Fr. H. Détraz : apostolat des Frères en Yougoslavie

Pourquoi ouvrir une école à Monastir alors qu’il n’y avait pas de catholiques ?

Plus d’un lecteur ayant eu la patience de parcourir cet historique jusqu’à cette page, lisant à plusieurs reprises qu’il n’y avait pas de Catholiques à Monastir, à dû se demander ce que les Pères Lazaristes d’abord et les Frères Maristes ensuite , avaient eu en tête en ouvrant une école française dans cette ville. N’ayant ni documents, ni renseignements là-dessus, force nous est donc d’avancer des suppositions.

La fondation de cette école qui faisait partie intégrante de la mission lazariste, laquelle comprenait en outre une église et un dispensaire tenu par les Filles de la Charité est liée à la concession d’influence et de protection des chrétiens accordée par les Sultans aux Rois de France depuis François 1er (1494-1547).Il semble bien que le premier objectif à assurer était de sauver les vocations qui cherchaient refuge à l’étranger.

Quel apostolat les Frères Maristes pouvaient-ils exercer
dans des situations si diverses ?

Je ne parlerai que du Monastir où j’ai exercé de 1922 à 1929. La prudence la plus grande inspirait toutes nos démarches , donc pas de zèle intempestif, ni de prosélytisme . Le port intégral de l’habit religieux mariste aurait déjà pu paraître une provocation aux yeux des Turcs, des Juifs, des Orthodoxes , cependant les Frères ne subirent aucune vexation à ce sujet. Notre seule présence constituait sûrement un témoignage à quoi s’ajoutait l’exemple d’une Communauté fervente et bien unie.

L’horaire scolaire comportait des cours de morale

Comme Religieux nous ne pouvions tout de même pas nous contenter du seul rôle d’instructeurs de sciences profanes. L’horaire scolaire comportait donc non des leçons de catéchisme ou de religion mais des cours de morale. Les élèves étaient divisés en deux groupes : les chrétiens et les non-chrétiens. Aux premiers étaient enseignées les vérités chrétiennes communes aux catholiques et aux orthodoxes ; aux seconds : une morale humaine que juifs et musulmans pratiquaient.

Ce système respectait les croyances de chacun et n’a jamais provoqué de protestation. Quand l’Evêque Orthodoxe demanda que les Cours de religion pour les orthodoxes soient assurés par l’un de leurs prêtres nous lui avons donné satisfaction. Après entente, on lui attribua même une rétribution basée sur le nombre d’heures

Pourquoi ne nous parlez-vous jamais de Jésus-Christ ?

J’étais personnellement chargé d’un cours aux non-chrétiens. Les élèves y étaient très attentifs et même réceptifs. Je n’en citerai qu’un exemple . Au début d’un cours , un élève turc me pose la question :

  • Pourquoi ne nous parlez-vous jamais de Jésus-Christ ?
  • Parce que vous n’êtes pas chrétiens et que vous n’y croyez pas.
  • Mais nous voudrions bien le connaître. Voulez-vous nous raconter son histoire ?
  • Ah non , je ne le puis pas parce que nous ne devons pas faire de prosélytisme. Si je parle de J.C. vous irez le dire tout de suite chez vous et l’on nous accuserait de vouloir vous convertir
  • Mon frère , nous n’en dirons rien.
  • Ta ta ta . Je vous connais trop bien. Dès que vous serez sortis, tout le monde le saura
  • Non, mon Frère, nous ne dirons rien.
  • Vous le promettez ?
  • Oui, oui, mon frère.
  • Vous le jurez sur votre honneur ?
  • Nous le jurons.
  • Eh bien ! si c’est comme çà. Taisez-vous . Ne dites plus un mot, sinon je m’arrête.
  • D’accord , mon frère.
  • Dans ce cas là, voici l’histoire de J.C. en qui , nous chrétiens, nous croyons.

Et de leur raconter une demi-heure la vie et les miracles de Jésus.

Le témoignage d’une communauté fervente

N’était-ce pas une belle leçon de catéchisme. Exemple d’un apostolat indirect . Quand il est accompagné du témoignage collectif d’une communauté fervente, n’est-il pas capable de produire de bons fruits ? C’est arrivé à Monastir puisque deux élèves orthodoxes se sont convertis , sont rentrés chez nous et ont bien servi le Seigneur.

Fr. Hilaire Détraz, extraits de ses Mémoires (1980)