Danses macédoniennes

Au village de Boujovo, par une belle soirée de mardi de Pâques.

Le Père J…, qui se destine un jour à parcourir le monde dans ses voyages apostoliques , ne sera, peut-être, pas mécontent de venir aujourd’hui en Macédoine, dans cette laborieuse Macédoine qui se relève si vite des ravages de la domination turque. Il est vrai que je veux l’y mener voir danser les gens.
Mais qu’il se rassure vite, il n’aura pas à rougir du spectacle. Les mœurs simples de nos villageois de Macédoine sont encore chrétiennes et s’ils sont schismatiques sans le savoir d’ailleurs, ils ressemblent fort aux braves gens des bonnes campagnes françaises. On peut se mêler à eux sans danger.

Au village de Boujovo, par une belle soirée
de mardi de Pâques

Montons donc, par cette belle soirée de mardi de Pâques, jusqu’au village de Boujovo, perché surs les contreforts du Péristeri , massif que connaissent bien tous les anciens poilus du secteur de Monastir. Tous les gens du village sont réunis sur la petite place publique. Chacun est en habit de fête. C’est Pâques, chacun , abordant ses amis, a répété joyeusement : « Le Christ est ressuscité ! » et , pendant trois jours, au sortir du Carême rigoureusement observé, on se réjouit en commun, vivant d’agneau rôti, paré de ses plus beaux atours et tournant en cadence au son de la cornemuse.

Chaque village a son costume traditionnel

Chaque village ayant son costume traditionnel , tous sont habillés de la même façon. Voyez ces paysannes : un linge blanc leur sert de coiffure, deux bouts sont noués sous le menton et en arrière, le bout le plus long enveloppe les tresses de cheveux auxquelles pendent des pièces de monnaie. Comme robe, elles ont une tunique de laine blanche ornée de parements de couleur, par-dessus une sorte de dalmatique également de laine et bordée de larges galons multicolores et enfin un tablier rouge sombre à dessins uniformes.
Les filles sont tête nue, mais exactement habillées , même les toutes petites, comme leurs aïeules.
Les hommes montrent plus de variétés : il est vrai , nos affreux habits d’occident les envahissent mais beaucoup conservent encore leurs anciens usages. Ils ont une tunique blanche qui s’arrête aux genoux, les jambes guêtrées, une sorte de justaucorps sans manche et une toque noire sur la tête.

Tous se tiennent par la main
et forment un long ruban circulaire

Tous se tenant par la main, forment un long ruban circulaire qui avance vers la droite à pas menus, tantôt égaux, tantôt multipliés, comme dans une musique où les croches se mêlent aux noires. Le rythme est assez lent et une cornemuse placée au centre donne la cadence avec ses ritournelles monotones.
En tête du ruban sont les hommes dont le premier fait des gambades rythmées. Après les hommes viennent les femmes, en commençant par les plus âgées et le long serpent tourne sur lui-même, tourne sans se lasser. De temps en temps , un arrêt de la musique donne à quelques figurants l’occasion de se retirer. D’autres les remplacent aussitôt et la ronde reprend de plus belle. L’ensemble est plutôt d’une gravité de procession religieuse. D’ailleurs pas un cri, pas un geste, pas même un sourire et personne d’attablé alentours.

Comme les danseurs sont emmitouflés dans leurs costumes de laine, alourdis de broderies raides, le ronde campagnarde a des allures pesantes. Les femmes surtout ont l’air de glisser toute rondes sans aucun mouvement, sauf celui de leurs pieds agiles. Par intervalles, au gré du rythme, quelques pas en arrière font subitement comme gonfler le cercle qui se retrécit et reprend sa marche cadencée.

Tout le village tourne sans arrêt

Il en est ainsi durant des heures. Depuis le matin jusqu’à la nuit, sauf pendant le temps des offices et du dîner , tout le village tourne sans arrêt sous les yeux des vieux et des vieilles rangés le long du mur ensoleillé. Ni les danseurs ne se lassent de tourner, ni les spectateurs de les regarder.
C’est à n’y pas croire, mais voilà des siècles que cela dure et chaque année la ronde reprend aux fêtes de Pâques dans tous les villages des Balkans. Demain d’ailleurs, les habits somptueux seront replacés au fond des coffres d’où ils ne sortent qu’aux grands jours. Chacun reprendra la pioche ou la charrue et ce sera fini pour longtemps de tourner en rond au clair soleil d’avril.

Ah ! heureux le temps où dans la vieille France sur le pont d’Avignon tout le monde aussi dansait en rond, des danses honnêtes qui, comme celles de nos chrétiens d’Orient, peuvent encore servir de réjouissances pascales.

Chancondyle, pseudonyme du C.F. Jean Emile

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Cet article a été publié par "Le Petit Juvéniste de nov-déc. 1923.
Il a été repris dans les Mémoires de fr Hilaire Détraz