Dans l’Eglise, une plaie mal cicatrisée

La crise de l’autorité ecclésiale, qui s’est accentuée après mai 1968, n’a pas été résolue par le pontificat de Jean-Paul II. Le fossé entre Rome et nombre de fidèles continue à se creuser.

« Quand bien même lui refuserait-on le droit d’exister, la contestation de l’autorité est d’abord un fait », écrivait Michel de Certeau, jésuite, en 1969 (1).
Ce « fait » qui ébranle l’Église de France aux lendemains du concile Vatican II et s’accélère dans le sillage de mai 1968 (2) s’inscrit dans l’histoire des relations du catholicisme à la modernité. Bien avant mai 1968, des crises « françaises » ont ébranlé le modèle d’autorité mis en place dans l’Église catholique au XIXe siècle, pour contrer la modernité et la pensée démocratique. Une autorité centralisée, hiérarchique, appelant obéissance et soumission des fidèles.

Le soutien au maréchal Pétain

Pour l’historien René Rémond, un premier délitement de cette autorité a lieu lors de la Seconde Guerre mondiale, lorsque de nombreux clercs et laïcs décident d’entrer dans la Résistance, contre l’avis de la quasi-totalité de l’épiscopat français, solidaire du maréchal Pétain. « Cette crise a introduit un doute dans la pertinence du jugement des autorités de l’Église sur le temporel », souligne-t-il.

L’expérience des prêtres ouvriers

Une nouvelle contestation de l’autorité intervient après la guerre, en 1954, lorsque Rome décide de mettre fin à l’expérience des prêtres-ouvriers. Ces derniers doivent choisir entre l’obéissance à l’autorité religieuse et la fidélité à la classe ouvrière. Ils se divisent en deux. L’autorité romaine est publiquement contestée. L’écrivain François Mauriac fait le vœu d’un concordat qui protégerait l’Église de France de l’autoritarisme romain. Albert Béguin, dans la revue Esprit, met en cause l’institution ecclésiale de plus en plus centralisée qui « prend ses décrets dans une dangereuse atmosphère d’abstraction ».

Le désir d’aggiornamento du pape Jean XXIII

Lorsque le concile Vatican II s’ouvre en 1962, portant le désir d’aggiornamento du pape Jean XXIII, les attentes sont donc fortes. Vatican II va y répondre en tirant des sources bibliques et patristiques un autre visage d’Église et d’autorité. Dans Lumen gentium, les Pères conciliaires remettent en honneur la notion de Peuple de Dieu, avant même de parler de la hiérarchie. Ils soulignent l’importance du sacerdoce commun des baptisés, réintroduisent le sensu fidei, ce « sens surnaturel de foi qui est celui du peuple tout entier » et soulignent « l’appel universel à la sainteté » de tous les fidèles. Ils rééquilibrent également la structure de l’Église au profit de responsabilités mieux partagées dans la collégialité et la synodalité.

Le concile n’a pu mener son travail à bout

Que s’est-il alors passé aux lendemains du Concile ? Pourquoi l’Église est-elle emportée dans la tourmente d’une crise de l’autorité devenue encore plus aiguë ? Pour le P. Gaston Pietri, théologien, le concile n’a pu mener son travail à bout : « Le concile n’a pas eu la possibilité de réaliser l’articulation entre l’affirmation très forte du rôle du Peuple de Dieu et la reprise - dans le chapitre 3 de Lumen gentium - d’un certain nombre de formulations assez classiques, issues de Vatican I, sur la structure hiérarchique de l’Église. »
Pour le P.Hervé Legrand, ecclésiologue, « Vatican II n’a guère prêté attention à la dimension canonique des réformes qu’il voulait introduire. » Après le Concile, la réforme de l’Eglise voulue par les Pères conciliaires stagne. Dans la société, au contraire, tout s’accélère.

La crise de 1968

Le Concile à peine terminé, l’Église est touchée de plein fouet par la crise de mai 1968. Dans l’effervescence, les intentions de Vatican II ne sont pas toujours bien comprises. « Certains ont compris Vatican II et la fin de l’Eglise-pyramide, comme si la base devait l’emporter sur le sommet et prendre les commandes dans une société démocratique un peu sommaire », analyse le P. Gaston Piétri.

La société française s’engage dans ce que le sociologue Henri Mendras appellera plus tard la « seconde révolution française » : individualisme, travail salarié, égalité des sexes, remise en question des magistères collectifs (État, Église, famille), libéralisation des mœurs…
La conscience moderne aspire, plus que jamais, à la liberté de penser, à l’autonomie de l’agir, elle a le goût de la concertation et de la coresponsabilité.

Le fossé apparaît au grand jour, l’encyclique Humanae vitae

L’autorité de l’Église a du mal à trouver sa place dans cette nouvelle configuration culturelle. Le fossé apparaît au grand jour lorsque le pape Paul VI publie l’encyclique Humanae vitae en juillet 1968. Condamnant l’usage des moyens « artificiels » de contraception, l’encyclique opère une rupture silencieuse entre nombre de catholiques et l’autorité morale de Rome. « L’autorité est ébranlée : le texte n’est ni reçu, ni suivi et on peut parler d’un dédoublement des fidèles », souligne René Rémond. Sous le pontificat de Jean-Paul II, le conflit d’ « ethos » entre le magistère ecclésial et la conscience contemporaine va se poursuivre.

« Incontestablement dans le gouvernement de l’Église, Jean-Paul II reste très autoritaire dans l’exercice de l’autorité », analyse René Rémond. Pour le P. Gaston Piétri, l’encyclique Veritatis splendor, publiée en 1993, a été reçue comme « une réaffirmation tous azimuts de l’argument d’autorité par rapport aux droits de la conscience ».

Quel bilan dresser quarante ans après le concile ?

Quel bilan dresser quarante ans après le Concile ? « L’autorité s’affermit, selon le P. Legrand, par sa capacité à guider les croyants dans les changements. Or, face à deux ruptures culturelles comme la fin de la croyance à la supériorité de l’homme sur la femme, et de la virginité sur le mariage, l’autorité, depuis cinquante ans, a simplement reconduit le statut des femmes, des prêtres, du mariage chrétien. L’Évangile l’imposait-il ? Faute d’inculturation, et pas seulement à cause de la sécularisation, l’autorité s’est affaiblie. »
La crise de l’autorité perdure donc. Elle prend parfois des accents dramatiques, en Irlande ou aux États-Unis, où les affaires de pédophilie ont durablement entamé la crédibilité de l’autorité des prêtres et des évêques. Le plus souvent, elle prend la forme plus discrète d’une « hémorragie silencieuse » des fidèles.

Paru dans « La Croix » du 27/4/2006
Les inter-titres ne figurent pas dans l’article du journal.


(1) Michel de Certeau, La Faiblesse de croire. Seuil 1987
(2) Denis Pelletier, La Crise catholique. Religion, société et politique (1965-1978), Payot, 2002