Un « évêque socialiste » allemand, Mgr von Ketteler

L’homme est passionnant, aussi séduisant et attachant que possible. La finesse, la distinction d’un aristocrate de vieille date, l’audace et la passion d’agir d’un chef. Patriote allemand, on le voit travailler à l’unité de son pays : mais il n’acceptera pas l’emprise étatisante et centralisatrice de la Prusse. Lors du Kulturkampf, il sera un des adversaires avec qui Bismarck devra compter. Le même attachement à une conception germanique, traditionnelle, de son Église, fera de lui un opposant au dogme de l’Infaillibilité pontificale.

Mais ce grand combattant est un chrétien admirable, un prêtre dans le sens le plus noble du terme, un pasteur d’âmes. Il vit, il mourra pauvre. Ses journées sont celles d’un moine, et ses repas, et sa discipline ; ce sera dans un couvent de très humbles capucins qu’il trouvera son dernier refuge. Tout son épiscopat est marqué d’innombrables réalisations apostoliques : fondations de séminaires, organisation de missions, création d’œuvres de piété et de charité, auxquelles, personnellement, il s’intéresse. Il y a du Charles Borromée et du saint François de Sales dans ce prêtre aristocrate qui n’aime pas la démocratie, combat les socialismes, mais sait se placer au niveau du peuple, partager les angoisses des plus faibles, et qui, en leur nom, sait si bien réclamer justice.
Son action sociale s’exerce surtout par la plume et la parole. On ne compte pas les sermons, les discours,

On sait le mot de Léon XIII, le Pape de la première encyclique sociale, Rerum Novarum : « Ketteler fut notre grand précurseur. » Le catholicisme social a dû énormément à l’archevêque de Mayence, à cet infatigable combattant des causes généreuses. Mais les con-séquences de son action furent encore plus profondes. En travaillant à resserrer les liens entre l’Eglise et la classe ouvrière, il a donné des assises populaires extrêmement solides au catholicisme allemand ; il est significatif que l’Église catholique ait gardé, dans une large mesure, ses masses, alors que le prolétariat protestant passa, très vite, au socialisme révolutionnaire.

Cela ne devra pas être perdu de vue quand on assistera à la naissance du grand parti catholique allemand, le Centre ; sans cet appui énorme du peuple, l’Église eût- elle réussi à vaincre Bismarck dans le Kulturkampf, et le Chancelier eût-il dû inscrire sur les tablettes de sa destinée Canossa après Sadowa et Sedan ?
Plus profond encore : n’est-ce pas le grand évêque von Ketteler qui a donné au catholicisme allemand un de ses caractères fondamentaux qu’il a encore aujourd’hui, l’habitude de « considérer le social sous l’angle d’un ordre harmonieux … plutôt que d’un rude combat avec ses haines, ses triomphes, ses défaites » ? Ce n’est pas en vain que lorsqu’en 1878 seront votées en Allemagne les premières lois sociales, en avance sur toute l’Europe, on les surnommera les « lois Ketteler », en hommage à un grand mort.

(Daniel Rops, Histoire de l’Eglise Tome X, l’Eglise des Révolutions p. 683 sq , Ed. Fayard )