Décadence de l’Eglise au XIV° - XV° siècle

Le pis enfin est que les Ordres religieux qui, dans la grande époque, avaient constitué les môles de l’Eglise, eux aussi ont traversé une grave crise. Leur recrutement a beaucoup diminué et les énormes couvents donnent trop souvent l’impression de cages vides ; sauf chez les mendiants, les diverses maisons se considèrent comme indépendantes - il n’y a plus ni unité ni autorité.

Comment faire respecter la Règle dans des couvents dépeuplés ? (*)

Sur le plan moral, les abus vraiment scandaleux sont rares, mais comment faire respecter la Règle dans des couvents dépeuplés où quelques poignées de moines vivent tant bien que mal, ou parmi ces communautés de filles nobles entrées au monastère faute d’avoir trouvé mari ? Les Ordres mendiants, surtout, paraissent très affectés par cette crise : ils sont bien loin de l’héroïque pauvreté de saint François et de sainte Claire. On cite le cas de maints « gardiens » cordeliers qui vivent dans de somptueux logis et font bonne chère, « tenant table ouverte » et, chez les Clarisses, la règle adoucie de 1263 aboutit à un relâchement extrême : dîners somptueux, longues visites et bavardages au parloir.

Aussi le prestige des réguliers a-t-il énormément baissé, (*)
et quand, en 1442, l’humaniste Laurent Valla s’en prendra au principe même du monachisme, dans toute l’Église il trouvera des oreilles complaisantes ; Luther et Calvin exploiteront habilement cette défaveur des nonnes et des religieux.

A quoi faut-il attribuer cette situation désolante ? (*)

Evidemment, d’abord, à cette loi de nature dont l’histoire de l’Église montre constamment l’application : laissée à elle-même, l’âme chrétienne se dégrade, le sel de la terre s’affadit, le levain ne soulève plus la pâte. L’imbrication des intérêts temporels et des spirituels paralyse les meilleures intentions.
« Si tu avais un Pape aussi saint que tu le souhaites, s’écrie saint Bernardin de Sienne dans un sermon, il ne pourrait quand même pas chasser mauvais prêtres et prélats. Il devrait garder l’un pour faire plaisir au roi ou à un baron, l’autre à d’autres puissants seigneurs… Il est impossible de réformer l’Église tant que la tête vivra en guerre avec ses membres. »

C’est fort bien vu.

Le régime de la commende (*)

Le danger que dénonce saint Bernardin, rien ne le manifeste mieux que le développement que prend alors le désastreux régime de la Commende. La pratique en était très ancienne : on peut en retrouver les traces jusque dans saint Ambroise et saint Grégoire le Grand. Selon l’inten-tion première, donner un monastère en commende, c’était en confier (commendare) provisoirement l’administration à un séculier, en l’absence du titulaire, avec dispense de régularité. Mais, avec la constitution progressive du régime des bénéfices ecclésiastiques, la commende était devenue une fructueuse opération pour le titulaire, autorisé à percevoir les revenus afférents à la fonction qu’il exerçait temporairement.

Du coup, les laïcs s’étaient intéressés à l’affaire : dès l’époque de Charles Martel, on avait vu des Abbés militaires qui touchaient les revenus d’un monastère, sous prétexte d’assumer sa protection. Puis, la commende, de temporaire était devenue définitive : le « commendataire » encaissait les bénéfices tout le long de sa vie, en faisant exercer les pouvoirs ecclésiastiques par un prieur ou un substitut, qui, canoniquement, y était habilité. Au cours du XIII° siècle, cette funeste pratique avait déjà gagné beaucoup de terrain : les bénéfices réguliers surtout, abbayes et prieurés, avaient commencé à être mis en coupe réglée.

Les princes laïcs se font attribuer des « bénéfices » (*)

On imagine sans peine comment la crise du Grand Schisme et les surenchères qu’elle détermine dans les deux camps rend cette pratique à peu près universelle. En échange de leur serment d’obédience, les princes laïcs se font attribuer par l’un ou l’autre Pape tout ce qu’ils peuvent de bénéfices, abbayes, monastères, revenus épiscopaux, voire simples cures ; rien n’échappe à un appétit de plus en plus dévorant. Les bénéfices en commende font partie des ressources reconnues des grands ; on en voit figurer dans la dot des filles ou donner à des gamins de douze ans.

Le plus étonnant de l’affaire est que tous ces Abbés commendataires ne sont pas mauvais et même que certains lutteront courageusement pour la réforme de leur communauté. Mais, ordinairement, ils ne songent qu’à tirer le plus de ressources possibles de leurs biens religieux, n’ont aucun souci des biens spirituels, laissent péricliter les âmes.
En Allemagne, où il y a partout confusion totale entre le commendataire et le titulaire ; les laïcs se déclarent princes - évêques ou comtes - abbés, mais ne songent nullement à être prêtres -. on cite le cas d’un évêque de Paderborn, en 1400, qui, tranquillement, se marie. Rien d’étonnant, en de telles conditions, à ce que le clergé, du haut en bas, perde beaucoup de son autorité.

Ne pas voir que le côté sombre de ce tableau(*)

Cependant, il serait inéquitable de ne retenir, dans ce tableau sombre, que les traits qui révèlent cette décadence des clercs. Un historien résolument laïc reconnaît que
« les plaintes contre les vices croissants du clergé, dont les curés du temps sont remplis, ont été souvent inspirées par le souci de l’édification, par la colère, et l’envie plus que par une appréciation impartiale des faits. »
L’Eglise n’aurait certainement pas pu durer, et de son sein n’aurait pas pu partir le grand élan réformateur qui sera celui du concile de Trente, s’il n’y avait eu, à côté de trop nombreux pasteurs infidèles, l’immense foule des prêtres honnêtes, sérieux, qui cherchaient, du mieux de leur science, à éduquer leurs ouailles et à maintenir parmi elles la foi vivante.

Au moment où la Réforme protestante secouera durement l’Eglise, l’humaniste alsacien Wimpfeling rendra à ces obscurs témoins de l’Evangile un hommage légitime ; il parlera avec ferveur de « ces curés des villes et des campagnes qui ont le souci de l’âme de leurs paroissiens », et, ajoute-t-il, « grâce à Dieu leur nombre n’est pas petit ». On peut en dire autant, continue-t-il, « de ces couvents qui sont restés fidèles à la règle de leur Ordre et n’ont pas de grandes richesses ». C’est sur ces éléments sains que s’appuiera l’Église pour se relever. Mais il faut avouer qu’à côté d’eux, trop nombreux sont ceux qui la corrompent et la perdent.

Daniel Rops : l’Eglise de la Renaissance et de la Réforme. p. 145 sq

(*) Les titres intermédiaires et la séparation en différents paragraphes pour faciliter la compréhension ne sont pas de l’auteur.