Fr. H. Détraz : Rétrospective sur la période 1941-1980

La situation de la Yougoslavie telle que la voyait le fr H. Détraz en 1980

Depuis que les Frères Maristes ont quitté la Yougoslavie , le 22 Mai 1941, il a coulé beaucoup d’eau sous les ponts de la Save, une eau torrentielle et boueuse, à l’image des évènements qui se sont produits depuis.

1941 : l’invasion du pays par les troupes de l’Axe .

En Avril 1941, ce fut d’abord l’invasion du pays par les troupes de l’Axe .
Le 23 Mars, sous la pression allemande , le Gouvernement yougoslave adhère à l’Axe pour éviter le pire, c.à.d. d’avoir à subir le passage des armées d’Hitler qui avaient mission de porter secours à l’armée italienne que les Grecs culbutait en Albanie et s’opposer aux forces anglaises qui avaient déjà débarqué en Grèce.

Le peuple Serbe prit pour une trahison le volte-face de son gouvernement et ce fut un véritable soulèvement populaire qui le renversa. Le 27 Mars fut une journée de joie délirante ; tout Beograd sortit dans la rue où manifestations et défilés se déroulèrent jusque tard dans la nuit. Le Prince Paul, fils du Roi défunt Alexandre, qui exerçait la régence du trône fut destitué et le jeune fils aîné d’Alexandre proclamé Roi sous le nom de PIERRE II. La réaction allemande n’allait pas tarder.

L’aviation pilonne et incendie Belgrade

Le 6 Avril, au matin du Dimanche des Rameaux, Hitler déclarait la guerre à 4 heures à la Yougoslavie. Avant que la population en ait pu avoir connaissance , l’aviation pilonnait et incendiait la capitale sous un orage de bombes de tous calibres. J’en ai personnellement mesuré une qui n’avait pas explosé : elle avait 6 mètres de long et un mètre de diamètre.

Les Frères assistaient alors à la messe de 7 heures et demie dans l’église paroissiale des Assomptionnistes lorsque les premières bombes tombèrent à proximité. On communie au milieu d’un vacarme épouvantable et l’ont sort précipitamment de peur d’être écrasés sous les décombres. A 50 mètres de la porte de sortie, une jeune fille qui venait de communier à mes côtés et volatilisée sous mes yeux par une bombe.

Fr Hilaire Détraz échappe au bombardement

J’y échappe par hasard : ce qui me permet de faire un tour dans le quartier : de tous côtés ce sont maisons effondrées ou en flammes. De partout on entend des cris d’appels de personnes ensevelies sous les gravats. Je porte secours aux plus proches en attendant l’arrivée d’équipes de sauvetage. Ce fut la première attaque aérienne ; il y en aura d’autres dans la journée. Je regagne la maison , craignant le pire, mais je constate qu’elle n’a subit aucun dégât, alors que les maisons environnantes sont la plupart en ruines.

Un "panier" de bombes incendiaires sur notre toit

Dans la soirée, un « stuka » (un avion en piqué et sirène) décharge tout un panier de bombes incendiaires sur notre toit. Elles étaient de la taille d’une bouteille d’un litre. Le toit protégé par une épaisse couche argileuse protectrice du froid, résista si bien qu’aucune des 20 bombes ne pénétra et toutes roulèrent tout autour. La plupart s’enflammèrent mais ne causèrent aucun dégât ; plusieurs, 4 ou 5, ne fonctionnèrent pas. Nous les recueillîmes comme souvenir de guerre. Nous ne pûmes malheureusement pas les emporter quand nous partîmes pour la France car leur présence dans nos bagages nous aurait valu des ennuis.

L’armée Yougoslave mal équipée et prise au dépourvu ne résista pas à l’assaut donné par le Nord du côté Autrichien et Hongrois, et de l’Est par la Bulgarie. Elle capitulait le 17 Avril.

Les troupes allemandes font leur entrée dans la capitale

Le lendemain , les troupes allemandes faisaient leur entrée dans la capitale. Le nombre des victimes causées par les bombardements fut de 40.000 selon le Nonce Apostolique, Mgr FELICI.

Notre école fut réquisitionnée par les Allemands qui nous laissèrent quelques chambres. Bientôt il faudra l’abandonner car la légation de France organisa le départ de toute la colonie, jugée indésirable par les occupants. La Communauté des Frères, sauf le Frère Emmanuel Kalbourzinis, grec de nationalité, prit le train pour la France, le 22 Mai 1941. Le F. Emmanuel regagna la Grèce où il arriva sans encombres.

Si l’invasion du pays par l’ennemi fut rapide, il n’en fut pas de même de l’occupation. Partout la résistance fut immédiate et efficace mais il faut le dire affreusement meurtrière des deux côtés ; on ne faisait pas de prisonniers.

Une résistance yougoslave rapide et efficace

Il se forma bien vire deux groupes de résistants : l’un royaliste avec Mixaelovic, professeur d’Université qui opérait surtout en Serbie, l’autre de tendance communiste avec le Croate Braz Tito en Bosnie Herzégovine et Dalmatie. Le 1er était soutenu par l’Angleterre, l’autre par la Russie. Ces deux mouvements, au lieu de s’entendre, entretenait et souvent par les armes, une lutte d’influence, l’un cherchant à supplanter son rival. Le querelle s’envenima à tel point que l’Angleterre lassée de fournir des armes et du matériel à Mixaelovie, cessa toute livraison. Tito, soutenu et abondamment ravitaillé par les Russes, resta seul maître sur le terrain. Il fit saisir Mixaelovie et, en dépit de son rôle de résistant, le fit fusiller.

Un véritable génocide en Croatie

Pendant que la résistance donnait du fil à retordre aux Allemands, les Croates dont l’antipathie pour les Serbes était grande , estimèrent le moment venu d’accéder à l’ indépendance. L’Avocat Pavelie, celui-là même qui avait tramé l’assassinat du Roi Alexandre à Marseille en 1934, demanda et obtint d’Hitler de former un Etat Croate indépendant sous condition d’appliquer le système nazi dans toute sa rigueur. Sans doute pour se ménager un protecteur moins exigeant qu’Hitler, il plaça le nouvel Etat sous le patronage d’un Prince de la Maison Royale d’Italie.

Puis , à l’instar des Nazis, il résolut d’épurer la race en supprimant les minorités serbes implantées en Croatie. 500.000 environ payèrent de leur vie le crime d’être Serbes. Et le massacre se fit froidement et systématiquement : village par village ; tous y passèrent : hommes, femmes, enfants, vieillards, un véritable génocide et rares dans le monde ceux qui apprirent la nouvelle alors qu’Oradour a fait le tour de la planète.

Tito rompt les relations avec Moscou

A Yalta, Roosvelt, Churchill et Staline se partagèrent le monde en zones d’ influence. La Yougoslavie fut dévolue à la Russie qui pensait bien en faire une démocratie populaire de choix puisque les Yougoslaves (Slaves du Sud) sont des frères de race.

Tout alla bien au début : la Yougoslavie adhéra au Comecon et au Cominform : deux organisations à la solde de Moscou qui pensait bien s’en servir pour reconstruire le pays en ruines. Les Yougoslaves et TITO le premier s’aperçurent vite de l’exploitation qui se faisait à leur détriment ; elle leur parut tout à fait intolérable à l’issue de 4 années de guerre et de dévastations. La coupe déborda au sujet d’un trafic de céréales. Les Américains leur avaient livré une importante quantité de blé. Les Russes, sous prétexte d’en faire bénéficier les pays qui relevaient de son ressort, exigèrent quelle leur fût remise. Encore confiants en leur protecteur, les Yougoslaves obtempèrent aux ordres de Moscou. Mais quand eux-mêmes eurent recours à leurs nouveaux maîtres pour en obtenir des produits de première nécessité et qu’ils découvrirent que le blé qu’ils en recevaient était celui dont ils s’étaient privés, ce fut plus que de la colère. Surtout que ce blé était à moitié moisi et qu’ils devaient le payer au prix fort. L’exaspération populaire fut telle que Tito , pour éviter le pire, rompit les relations avec Moscou et se libéra de toutes ses contraintes : comecom et cominform. Le monde entier en fut ébahi et applaudit.

Tito se réconcilie avec l’Eglise catholique

Depuis lors , la Yougoslavie, tout en maintenant le marxisme, s’engagea dans une voie originale que seule elle poursuit sans bien réussir : l’autogestion…

Moscou a bien essayé de la faire revenir dans sa sphère mais n’y a pas encore réussi. Le second geste mémorable de Tito fut de se réconcilier avec l’Eglise catholique qu’il avait violemment persécutés dans les premières années de sa Présidence. Il se rendit enfin compte que pour stabiliser son régime, il lui fallait , sinon la sympathie, du moins le consensus des peuples. Or les Catholiques représentent un bon tiers de la population et sont majoritaires en Croatie, en Slovénie, en Dalmatie et en Vojvodine( l’ancien Banat hongrois) Tito fit donc volte-face plus par politique que pour de motifs religieux. De concert avec la hiérarchie catholique , il établit un modus vivendi qui assure depuis une liberté religieuse relative. Les Séminaires où affluent les vocations sacerdotales fonctionnent normalement et bien mieux que dans les autres démocraties populaires.

La Yougoslavie est un conglomérat d’éthnies très diverses

La Yougoslavie est un conglomérat d’éthnies très diverses de Langue , de religion et de culture. Le seul lien commun est celui du sang car la grande majorité est de race slave. Pour cimenter une union toujours précaire le système jugé le plus apte pour la maintenir fut la fédération des 6 Républiques et de deux Provinces autonomes. Ce sont les Républiques de Croatie, de Slovénie, du Monténégro, de Serbie, de Bosnie herzégovine , de Macédoine et les deux Provinces autonomes de Kosovo et de Vojvodine. Toutes ont ceci de commun qu’elles sont contraintes de se régir suivant un marxisme autogestionnaire.

Ce régime n’a pas donné les résultats que Tito en espérait et si la cohésion s’est maintenue jusqu’aujourd’hui c’est grâce au prestige et à la popularité du Chef.

Qu’adviendra-t-il après sa disparition ?

Extrait des Mémoires de Fr. Hilaire Détraz, (1980)