A. Pfleger : Gardés par des comitadjis

Voyage à Janjevo, visite à un ingénieur français , directeur des mines de plomb et de cuivre. Article cité dans les « Mémoires » de fr H. Détraz.

A partir de cette page, je passe la parole au frère Albert PFLEGER qui reste en 1980 l’un des deux survivants de la Province Mariste de MONASTIR ; l’autre étant le F. Hilaire DETRAZ.
Il y arriva en 1920 dès que le bâtiment qui abritait l’école fut restauré par le F. Jean FOURNIER, en religion F. Frument Jérôme.

Le Frère Albert PFLEGER fut un des pionniers qui, sous la conduite du F. Frument, avec le Frère Clément GUIGUETAZ, Fr. Pierre-Eubert PICHON, Fr. Romain Narcisse, contribua à la prospérité de cette Œuvre Mariste et missionnaire. On en trouvera le témoignage dans les souvenirs qu’il nous livre ci-après..

Fr. Hilaire Détraz


Bien chers petits lecteurs, vous qui aimez l’histoire et surtout les histoires, la géographie et les voyages, je veux vous faire connaître aujourd’hui un coin de terre dont vous n’avez probablement jamais entendu parler.

« Qui de vous connaît Kossovopolje ? Allons, personne ne lève le doigt ? _ » Alors je vais vous dire ce que tous les marmots serbes savent depuis fort longtemps. :
« « A Kossovopolje ( camp des Merles) l’armée serbe a été anéantie par les Turcs le 28 Juin 1389. La plupart des Princes serbes périrent dans cette bataille. Le Sultan Murad y fut assassiné par le Serbe Obilitch, lequel accusé de trahison, prouva par cet acte sa fidélité envers sa patrie. C’est pour cela que nous appelons ce jour « Vidovdan »
(Jour de l’épreuve)

Dernièrement j’ai exploré cette contrée tristement célèbre. Le train de Skoplje-Mitrovica , qui vient de Salonique, m’a déposé à Sitnica. A deux heures de là se trouve un village catholique , Janjevo, perdu dans un pays pravoslave et musulman.

Comment y parvenir ? Pas de route, pas d’auto. La poste dessert ce pays déshérité une fois par jour. Justement voici la méchante araba (voiture) démodée, trainée par deux haridelles maigres à faire pitié. Je m’y case de mon mieux sur de la paille à côté d’un « pope » (prêtre) serbe, seul compagnon de route. Un ruisseau à sec nous sert de chemin. Peu à peu la conversation s’engage. Apprenant que je suis Francuz (français) le pope me confie qu’il va à Janjevo voir un ingénieur français , directeur des mines de plomb et de cuivre ; nous ferons donc route ensemble.

Quelle ne fut pas ma surprise de retrouver dans ce compatriote un ancien ami de Bitolj (Monastir). Inutile de dire que la réception fut des plus chaleureuses. Le lendemain, visite des Mines. De bon matin nous montons à cheval et, sans armes ni bagages, nous chevauchons par monts et par vaux. Diane, un gros chien loup , nous escorte… Pays désertique , montagnes dénudées où une chèvre ne trouverait pas de quoi amuser ses dents. Quoi d’étonnant ? Les Turcs sont passé là. Tout est ruine et deuil !

Durant cinq cents ans , les Turcs ont occupé ce pays.

Durant cinq cents ans , ils ont occupé ce pays. Et pourtant, avant leur arrivée et - déjà du temps des Romains, cette contrée était florissante et très fréquentée ; c’est par là, en effet, que passait la fameuse route d’or allant de Dubrovnik (Raguse) à Constantinople. A cette époque déjà on extrayait , à Janjévo, du plomb, du cuivre, de l’argent et même de l’or. Quelle devait être lors l’animation de ces parages où sévit aujourd’hui une implacable solitude, où le comitadji est maître !

 » N’est-ce pas imprudent de nous aventurer ainsi à travers le bled ? dis-je à mon hôte .
« Rassurez-vous, me répond celui-ci, nous sommes bien gardés. Armés , nous courrions les plus grands risques. _ » Gardés par qui ? par Diane ?
« Mieux que cela – Tenez, vous allez voir … »

Là-dessus , mon ami donne trois coups de sifflet. Presque aussitôt nous voyons accourir à fond de train un cavalier Arnaoute (Albanais) armé jusqu’aux dents. Il nous aborde avec un salut militaire et, sans prononcer une parole, reçoit les ordres donnés. Après quoi, il disparaît , prenant les devants.

" Eh bien ! que dites-vous de cela ? me demande mon compagnon.
« Ce personnage est peu rassurant. On dirait un Comitadji.
 » Mieux que cela. C’est le Chef des Comitadjis arnaoutes. Le Gouvernement lui verse annuellement la somme de 30.000 dinars (11.OOO francs) moyennant quoi il protège les directeurs et ingénieurs des mines.

Ne se croirait-on pas au fond de la Chine ou parmi les tribus indiennes de Haut-Amazone ?

F. A. P. (Albert Pfleger)

extrait des Mémoires de Fr. Hilaire Détraz, (1980)