De la « mariologie » à la « théologie mariale »

La théologie mariale a fait un retour critique sur elle-même, avant d’emboîter le pas aux orientations du Concile.

Après le Concile on constate en un premier temps une grande diminution de la production théologique sur Marie, une sorte de silence méditatif, mais nullement une baisse dans la qualité des œuvres publiées.
À l’époque on a parlé de « crise » mariale ; le terme me paraît exagéré. Ce fut plutôt un temps de reconversion de la doctrine mariale. La théologie mariale a fait un retour critique sur elle-même, avant d’emboîter le pas aux orientations du Concile.

Sesboüé, la Vierge Marie

Ce fut la mort d’une forme de « mariologie triomphaliste » et le passage de la « mariologie », c’est-à-dire d’un secteur de la théologie qui avait pris son indépendance et ne considérait que Marie en elle-même, à une « théologie mariale » qui, à la suite du concile, situe Marie dans l’Église et dans l’économie du salut, bref une théologie « intégrée ». Marie a été réintégrée dans la théologie.

On médite les inspirations venues de Paul VI : Marie toute relative au Christ, à l’Esprit et à l’Église. C’est une reconversion assez admirable des thèmes, par rapport à ceux qui étaient privilégiés par la mariologie post-tridentine. Le Concile a certainement mis un point d’arrêt au mouvement mariologique de la première moitié du xxe siècle, dont la préoccupation majeure était d’obtenir des définitions dogmatiques ajoutant des titres nouveaux à la Vierge.

Dans les années postconciliaires, on ne parle plus de la médiation, de la corédemption, de la royauté de Marie ou même du « premier principe » de la théologie mariale. On veut intégrer à la recherche le tournant de Vatican II.
Cependant, la production théologique sur Marie est restée vivante après Vatican II, comme on le voit en particulier à partir des congrès, symposiums et colloques régulièrement organisés par les diverses associations de théologie mariale dans le monde et dans l’œuvre de grands théologiens, qui avaient d’ailleurs préparé les orientations du Concile (Hugo et Karl Rahner, H. de Lubac, O. Semmelroth, L. Bouyer, H. Urs von Balthasar).

De même, le mouvement oecuménique et le dialogue renoué avec les Églises de l’Orient et les Églises issues de la Réforme ont constitué un certain stimulant de la réflexion mariale. Stimulant d’une part correcteur, qui a aidé à renoncer à toute forme, même déguisée, de « mariolâtrie » et d’autre part positif, faisant avancer la problématique.

C’est pourquoi les deux thèmes majeurs du Concile, Marie dans l’économie du salut et Marie dans l’Église, constituent la thématique de base. Par exemple, Otto Semmelroth scrute la signification christologique des différents dogmes marials.
Il situe Marie dans le sillage du Christ et à l’intérieur de l’Église dont elle est le type. Tel est également le sens de la contribution de A. Müller, dans la Dogmatique de l’histoire du salut, Mysterium salutis, intitulée « Place et coopération de Marie dans l’événement Jésus-Christ ».

On retient également ce qui touche à la relation de Marie à l’Église, avec l’étude de Marie « type de l’Église » et aussi, en raison de l’initiative de Paul VI, de Marie « mère de l’Église ».

Pour ce faire, on oublie les raffinements d’une « mariologie » qui se voulait systématique et l’on retourne à la lecture des sources. Les recherches scrutent les textes bibliques et traditionnels.
Ces quarante dernières années ont vu d’innombrables études sur les récits de l’enfance en Matthieu et Luc, Marie à Cana et à la croix chez Jean, la femme dans le ciel d’Apocalypse 12, etc. On a vu de même une production intéressante d’études patristiques, qui approfondissent la théologie des Pères, depuis le parallèle irénéen entre Ève et Marie jusqu’à la Theotokos d’Éphèse.

Dans ce cadre, il faut noter un grand regain d’intérêt pour les apocryphes, même si on les regarde de manière prudemment critique. Au plan de l’histoire, ils ne doivent pas être rejetés massivement, mais critiqués, d’autant plus qu’au plan théologique ils ont joué un rôle indiscutable dans le développement de certaines affirmations mariales.

On constate encore un regain d’études sur l’histoire de la théologie et de la dévotion mariales. Une série de congrès marials internationaux a passé en revue le culte de Marie dans les premiers siècles (Lisbonne 1967), du VIe au XIe siècle (Zagreb 1971), du XIIe au XVe siècle (Rome 1975), au XVIe siècle (Saragosse 1979), aux XVII° et XVIIIe siècles (Malte 1983).
Des théologiens orthodoxes et protestants ont participé à des congrès marials et ont publié sur ces sujets, bien après le livre courageux de Tappolet sur la théologie mariale des Réformateurs.

( Bernard Sesboüé : « Marie », ce que dit la foi- page 41)