Une lettre de Monastir (Bitolj)

Un article du « Petit Juvéniste » (Déc. 1921 p. 119), repris dans les « Mémoires » de fr Hilaire Détraz sur l’école de Monastir.

Nous passons maintenant le plume au « PETIT JUVENISTE » revue fondée et animée par le Fr. Germain GODARD , de St Genis, entre les deux guerres 1914-18 et 1939-45

On y lira maints détails sur la marche de l’école et sur les Mœurs macédoniens.

Nous recevons de Monastir une lettre fort intéressante , de laquelle nous extrayons ce passage :

« L’Ecole , détruite pendant la guerre , n’a pas fonctionné durant quatre ans : les quelques chambres , sous-sols et autres encore habitable ont servi d’ambulance et à divers services durant l’occupation française. Mais, grâce à la bonne volonté des officiers français , elle a vite été rétablie dès que la paix a été signée et le Fr. Frument Jérôme (Fournier) , avec son esprit débrouillard de bon auvergnat, a su, dès octobre 1918, attirer l’eau à son moulin, inviter les officiers et obtenir d’eux tout ce qui lui été nécessaire. De sorte que l’Ecole se dresse aujourd’hui au milieu des maisons en ruine aussi belle qu’avant le guerre.

Elle est fréquentée par 160 élèves dont 2 catholiques ; tous les autres sont juifs (deux cinquièmes), Serbes, makédones surtout. Tous ces enfants sont , en général, travailleurs : l’amour du gain en est la principale raison. Entre eux ils font assez bon ménage, quoique la race israélite soit plus détestée que les autres. A part une école américaine, à la remorque du gouvernement Serbe , nous sommes la seule étrangère.

Beaucoup de Turcs quittent et vont s’installer à Constantinople

Toutes les autres écoles , grecques, roumaines, bulgares, de même que toutes les églises du même rite ont été absorbées par les Serbes. Vous comprenez s’il y en a qui rongent leur frein. C’est le meilleur moyen pour la Serbie d’arriver à enrégimenter tout le monde et d’en faire un tout compact. Pour les Turcs surtout cela a été dur. C’est la leur qui a été fermée la dernière. Ils ont essayé de « rouspéter » mais cela n’a servi à rien. Aussi il y en a beaucoup qui quittent et vont s’ installer à Constantinople . Il ne reste ici que les pauvres gueux et ceux qui ont des tchifliks (ferme). Et encore , actuellement , on est en train de les faire danser avec leurs propriétés. Toutes celles qui ne sont pas cultivées, on les leur supprime et, pour les autres, ils doivent présenter leurs titres de propriété bien en règle. Adieu pour eux la liberté ! et , pour les autres, la loi des minorités n’a pas été observée davantage .

La seule école française de Yougoslavie

Beaucoup de familles enverraient leurs enfants chez nous mais une propagande terrible les en empêche. Toutefois, peu à peu, cela reviendra et notre école , la seule française de Yougoslavie, revivra les beaux jours d’avant guerre. Surtout que Monastir , c’est le centre de rayonnement de 40 à 50 villages des environs. Chaque Mardi, il y a marché et c’est un coup d’œil unique au monde surtout les jours de fête, de voir ces bigarrures de costumes. Un jour je me propose bien de photographier le tout , ce sera intéressant, vous verrez.

Le front de la guerre de 14/18

J’ai visité le front d’un bout à l’autre mais je dois vous dire que dans beaucoup d’endroits il n’y en a plus de trace. Surtout que , depuis un an, on a fait venir des troupes russes de Wranghel pour ramasser ce qui restait de la guerre : fil de fer barbelé, obus, engins divers. Il n’y a guère que sur deux ou trois crêtes , surtout à la côte 1248, que les tranchées , cagnas, abris et autres existent encore, ainsi qu’à la cime du Péristéri (3840 m.) que l’on peut se rendre compte du travail qui a été fait par nos poilus : quantité de douilles, obus et pièces métalliques s’y trouvent encore.

De nombreux cimetières français

D’ici, de là, on trouve aussi de petits cimetières, français, italiens, mais surtout des premiers. Ce sont les nôtres qui en ont laissé le plus. On a réuni autant que possible toutes ces tombes dans deux cimetières principaux aux environs de la ville ; mais il y en a encore beaucoup de disséminées, perdues çà et là. Dans un cimetière, celui de Monastir, il y a 5000 tombes, à Novak à douze Km d’ici presqu’autant, à Florina à 28 Km d’ici il y en a 12.000 et comptez Salonique 30.000 et quatre ou cinq autres cimetières , et vous verrez à peu près combien des nôtres ont laissé leur peau pour ces braves gens qui s’en montrent plus ou moins reconnaissants.

« Nous sommes pour ainsi dire les seuls gardiens de ces tombes »

On dit que le gouvernement français va réunir toutes ces tombes et faire élever un monument sur chacune pour perpétuer la mémoire des héros morts ici pour la France. Pour ceux qui en feront la demande , les restes des chers disparus seront rapatriés ; les inconnus seront dans une fosse commune. Et pour les autres, chacun aura sa tombe. Une commission française doit venir s’installer ici pour surveiller ce travail. Nous sommes pour ainsi dire les seuls gardiens de ces tombes, et bien souvent je suis obligé, pour consoler des parents, d’envoyer la photographie de la tombe de leur fils ou époux reposant ici de leur dernier sommeil, sur cette terre étrangère..

Le souvenir français n’est pas prêt de s’éteindre dans ces populations où les nôtres ont vécu trois années consécutives et je dois vous dire que , grâce à cela, nous sommes très bien vus. Quand nous allons dans les villages, on s’empresse autour de nous, on est fier de nous montrer des fontaines et autres travaux faits par les nôtres, les cadeaux qu’ils ont laissés un peu partout et beaucoup sont fiers de nous parler français .

Les Français ont laissé un bon souvenir

Hier même , quelle n’a pas été notre surprise d’entendre appeler un chien qui arrivait sur nous : « Lion, viens ici ! » avec un accent plus agréable que l’accent marseillais. Oui nous avons laissé un bon souvenir ici et tous regrettent que nous soyons partis et que nous ayons laissé le pays entre les mains des possesseurs actuels. Tous portent encore culottes, godillots, calots et autres parties d’habillement ; du reste, les plus beaux et les plus solides habits viennent des français. Quel gaspillage il a été fait ici, comme ailleurs, hélas !

Les cimetières sont entretenus par la ville et ils sont assez respectés.

Pour le 11 Novembre , nous avons eu un service de Requiem où toutes les autorités civiles et militaires étaient présentes et une grande partie de la population aussi, si bien que notre modeste mais charmante église pour 50 personnes assises regorgeait de gros bonnets et la place manquait littéralement. Les cimetières sont entretenus par la ville et ils sont assez respectés. Hier , anniversaire de la prise de Monastir , toute la ville s’est portée vers le cimetière français où reposent pas mal de Serbes , et une magnifique couronne a été déposée.

C’est bien la France qui est la plus aimée par ces gens. C’est vraiment dommage que nous ne sachions pas entretenir cet amour et en profiter davantage. C’est écœurant de voir comment les Anglais et les Américains savent se faufiler et s’implanter à nos dépens et par des moyens qui nous répugneraient…

Enfin, assez pour cette fois. La prochaine je vous décrirai les mœurs les plus typiques des gens du pays, je prendrais des renseignements et des photos à l’appui qui viendront égayer mon texte un peu sec…

Monastir , 23 novembre 1921
Fr. Joseph André Vial
( Cf. « LE PETIT JUVENISTE » , Déc. 1921 p. 119)