A propos de la sculpture des cathédrales

Un « grand livre de pierre », où pouvaient s’instruire les plus humbles à une Bible en images qui parlaient d’une voix que chacun entendait.

Mais le but que visaient les bâtisseurs en accordant à la plastique une si grande importance était-il seulement esthétique et décoratif ? Certainement non. Un synode, réuni à Arras, vers l’année 1025, avait conseillé de représenter, sur les murs des sanctuaires, les scènes et les enseignements de la Sainte Écriture, car, disait-il, « cela permet aux illettrés de connaître ce que les livres ne peuvent leur apprendre ». Saint Grégoire le Grand, au VI° siècle, l’avait déjà dit. Cette intention fut celle des artistes romans et gothiques. On a bien souvent, surtout depuis Victor Hugo, comparé la cathédrale à un grand livre de pierre, où pouvaient s’instruire les plus humbles à une Bible en images qui parlaient d’une voix que chacun entendait. Encore peut-on légitimement s’émerveiller qu’un peuple immense pût comprendre ce langage, s’intéresser à tant de faits, d’histoires ou de symboles qui, pour l’immense majorité des hommes du XX° siècle, sont lettre morte.

Pour faciliter d’ailleurs la compréhension de cette iconographie, les artistes avaient recours à des moyens d’une science éprouvée. D’abord le type des personnages était fixé de façon à peu près invariable ; on savait que le nimbe circulaire placé derrière la tête d’un personnage signalent un saint, que si cette auréole était timbrée d’une croix, elle désignait la divinité. Dieu, le Christ, les apôtres, les anges étaient toujours représentés pieds nus. Il y avait même un portrait traditionnel des grands saints : ainsi saint Pierre avait-il les cheveux crépus, la barbe dure, saint Paul était-il chauve mais longuement barbu. D’autre part, l’ordonnance était réglée d’avance, jusque dans les détails ; à Chartres les personnages placés au transept nord, zone de la lumière incertaine, appartiennent à l’Ancien Testament, tandis que ceux du Nouveau sont installés dans la grande clarté du sud. Si les Apôtres étaient représentés, le premier à la droite du Christ était obligatoirement Pierre, à sa gauche saint Paul. Dans la crucifixion la Sainte Vierge se tenait toujours à droite et saint Jean à gauche. Il y avait enfin tout un ensemble de symboles auxquels on était si habitué que nul ne pouvait les ignorer. Les clefs dans les mains d’un Apôtre, qui ne savait qu’elles désignaient le portier du ciel, Pierre ? Une épée nue, une roue à crochets, un gril et autres moyens de supplice, autant de façons de désigner des martyrs qui avaient témoigné de Dieu en mourant par ces instruments, et un saint qui portait sa tête, il va de soi que c’était un héros du Christ mort décapité. Les symboles des quatre évangélistes, les célèbres animaux, étaient aussi bien connus de tous, et quand on représentait quatre personnages à califourchon sur les épaules de quatre autres, il s’agissait des évangélistes portés par les quatre grands prophètes, car le Nouveau Testament repose sur l’Ancien. La forme est le vêtement de la pensée : telle a été une des grandes idées de cet art où tout paraissait à l’homme signe et symbole des mystères divins.

Daniel Rops
L’Eglise de la cathédrale et de la Croisade p. 471