Un marché de l’instruction s’instaure dans les villages - Fr Laurent

Un marché de l’instruction s’instaure dans les villages dans lequel les congréganistes vont peu à peu éliminer l’instituteur traditionnel. Le cas de fr Laurent.

Un marché de l’instruction s’instaure dans les villages dans lequel les congréganistes, même insuffisamment formés, mais groupés, motivés, vont peu à peu éliminer l’instituteur traditionnel. Ce n’est pas encore la querelle bien connue entre l’instituteur laïque, formé par l’école normale et protégé par l’État, et l’instituteur congréganiste protégé par l’Église. Au contraire, ces deux types de nouveaux instituteurs contribueront à éliminer l’instituteur traditionnel.

C’est ici une lutte à l’intérieur de la société chrétienne : de manière hautement symbolique le curé s’affronte à son vicaire. Le premier défend la chrétienté de toujours, la paroisse de toujours. Sa vision de l’Église est plus ou moins celle d’un service public qui assure tant bien que mal des fonctions religieuses et sociales sans chercher à changer les choses.

Son vicaire a une vision missionnaire référée à un passé prestigieux et à un projet de rénovation de la chrétienté. Ainsi, dans ce village est réactualisé le débat du XVIIe siècle autour du courant dévot. C’est pourquoi, au cours du XIXe siècle, jamais les congrégations enseignantes d’hommes ne feront l’unanimité, non seulement dans la société, mais encore dans le clergé. Bien des curés continueront à préférer leur instituteur communal, même laïque, à des frères trop peu dociles, trop étrangers aux moeurs de la paroisse et, somme toute, leurs concurrents dans l’enseignement du catéchisme. Peut-être faudrait-il des historiens imaginatifs pour traiter de l’histoire de ce débat.

Par son genre de vie le F. Laurent se rapproche étonnamment des instituteurs traditionnels, sans domicile, vivant chichement, n’enseignant que la lecture. Mais il n’est pas un pauvre diable assurant son gagne-pain. S’il n’enseigne que la lecture c’est que celle-ci est indispensable pour le bon apprentissage du catéchisme, tandis que l’écriture, dans ces coins isolés, n’est que de peu d’utilité et l’usage est de ne l’enseigner qu’après qu’on sache lire.

Enfin, par sa dignité de vie il suscite un respect que bien peu de maîtres inspirent à cette époque : « Tout le monde se découvrait devant lui ». Par son désintéressement, son dévouement le F. Laurent fait vivre le type de frères que M. Champagnat avait en projet : des hommes capables d’aller vers ceux dont personne ne s’occupe, pour les christianiser - et donc les humaniser - par leur parole et leur exemple. Nous pouvons aussi nous demander si le F. Laurent n’ adapte pas pour les hommes, le système d’éducation des Béates du Velay tout proche, qui assurent dans les hameaux un enseignement et une pratique religieuse minimales.

A. Lanfrey : Marcellin Champagnat et les Frères Maristes, p 72 sv