Annonciation

Que s’est-il passé ce jour-là à Nazareth ? Ne pas faire de Marie une sainte de vitrail à laquelle on ne peut s’identifier.

« Marie est une jeune fille dont on ignore tout, qui vit à Nazareth, obscure bourgade, dans une province décriée, la Galilée, au nord. Terre d’immigration, cette région comprend depuis longtemps des populations non juives, et, vue de Jérusalem, elle a mauvaise réputation », (Isabelle de GAULMYN dans La Croix, 16/7/04)

On peut essayer d’imaginer sa vie de tous les jours jusqu’à celui qui va orienter toute sa vie future. Sans nul doute ses parents sont des Juifs pieux de condition modeste. Ils font partie de ces bonnes familles de Judée qui sont venues s’installer en Galilée. Elles s’y trouvent mêlées avec des populations de diverses provenances, des colons qui ont pris la place des Juifs déportés à Ninive ou à Babylone comme il est arrivé pour la Samarie.

Il faut dire que cette région a des atouts économiques que n’a pas la Judée au relief montagneux. C’est dans cette province qu’on trouve la magnifique plaine de Saron. Les villes du bord du lac sont prospères. L’une d’elles, Tibériade, va même jusqu’à prendre le nom de l’empereur régnant, Tibère, le successeur d’Auguste. L’influence de la culture grecque et romaine se fait davantage sentir ici qu’en Judée.

Marie et son fils Jésus seront marqués par ces origines galiléennes. Comme Juifs galiléens ils sont l’objet d’un certain mépris de la part de leurs compatriotes qui vivent plus au sud, d’autant plus qu’ils habitent une petite ville sans renom.
« Que peut-il sortir de bon de Nazareth ? »

s’entendront dire Jésus et ses disciples. Il n’y a guère de réplique à cela. On sait par expérience que ça fait mieux de répondre qu’on est né à Paris, Lyon ou Lille que dans je ne sais quel village inconnu en France ! Ces origines modestes de Marie font penser à celle de la petite Bernadette. Quelle idée se faisait-on de Lourdes en 1858 ?

Les familles juives qui vivent dans cette « Galilée des nations » doivent lutter pour résister à l’influence des païens, particulièrement pressante dans les villes.
Quand on vit dans un milieu quelque peu hostile on a des efforts à faire pour se garder fidèles. La prière en famille, l’observation du sabbat, les liturgies à la synagogue ou à la maison, les pèlerinages à Jérusalem lors des grandes fêtes, enfin les nombreux rites dont leur religion est si riche permettent à ces Juifs éloignés du Temple de préserver leur identité.

Comment se représenter ce qui s’est passé ce jour décisif de l’Annonciation ? Notre imaginaire a été marqué par les représentations que les peintres en ont données. S’il est vrai que Marie est bien une personne concrète, il ne faut pas en faire une sainte de vitrail qui échappe à la condition humaine car dans ce cas on répugne à la prendre pour modèle.
Ce messager de Dieu que les textes sacrés appellent l’ange Gabriel comment se présente-t-il ? Son aspect doit être celui d’un homme ordinaire et pourtant son attitude inspire à Marie la crainte et le respect. La jeune fille est éclairée d’une vive lumière intérieure qui lui fait comprendre que ce visiteur est quelqu’un venant de la part de Dieu.
On peut légitimement penser que Marie bénéficie de cette sorte d’illumination que les disciples d’Emmaüs ont connu au moment de la fraction du pain ou encore de celle qui permettra à Marie de Magdala de reconnaître Jésus dans le jardinier près du tombeau de la résurrection. Une chose paraît certaine, le messager de Dieu ne s’est pas présenté dans une apparition qui, telle un fantôme, pouvait faire mourir de peur cette jeune fille.
Ce ne sont pas là les manières de Dieu. Jésus lui-même, avant sa résurrection, ne se présentera qu’une fois, à trois de ses disciples, comme un être surnaturel ce jour de la transfiguration.
D’ordinaire il saura ménager la faiblesse des ses auditeurs et leur donnera du temps pour leur permettre de découvrir peu à peu sa vraie nature.

Marie fait part de sa surprise devant l’étrange salutation de son visiteur. Et ce qui lui est annoncé est si surprenant, si inattendu ! L’inconnu emploie des paroles qu’elle a souvent entendues mais que se cache-t-il derrière ces mots ? Elle va concevoir un fils, s’entend-elle dire, et pourtant elle ne vit toujours pas avec son futur époux.
A cette objection le messager ne donne qu’une réponse mystérieuse. Pourtant Marie va faire confiance. La grâce a déjà préparé son âme à accueillir un tel message. Dans sa manière de donner son consentement elle témoigne d’une telle foi, d’un tel abandon à la volonté de Dieu qu’il nous semble entendre la parole que Jésus dira un jour à Pierre :
« Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cette parole mais mon Père qui est aux Cieux. »

Maintenant que l’homme de Dieu est parti que va faire Marie ? Sa vocation vient de lui être révélée dans ses grandes lignes. Elle ne pourrait en porter davantage pour le moment. En attendant elle devra faire confiance et rester ferme dans la foi.
L’évangéliste déjà aurait pu écrire ce qu’il dira plus tard : ’Elle ne comprit pas ce que tout cela voulait dire mais elle gardait toutes ces choses dans son cœur.’
Comme on le voit dans les autres récits de vocations rapportés dans la Bible, la lumière qui est donnée est celle qui est nécessaire à ce moment-là, pas plus, le reste viendra quand le moment sera venu. (Voir le récit de la conversion de Paul sur le chemin de Damas.)

Le chemin à parcourir sera bien long pour elle. Le messager lui a parlé de trône et elle n’est qu’une petite villageoise sans instruction, sans relations et sa famille qui a des ancêtres prestigieux est tombée bien bas au plan matériel. Où est le palais que ce Fils annoncé devra sans doute habiter ? Quel sorte de messie sera-t-il ? Comment s’y prendra-t-il pour rétablir le royaume de David ?

Le messie que la plupart des Juifs attendent sera un grand chef, un guerrier capable de chasser les Romains et de rétablir le Royaume d’Israël. Marie ne peut ignorer cela. Y croit-elle ? Il y a certes un petit noyau de croyants qui ne pensent pas ainsi. Pour eux le messie sera le serviteur qui par ses souffrances et son obéissance à Dieu délivrera le peuple de ses péchés. On les appelle les « pauvres de Yaweh ». C’est sans doute à ce courant très minoritaire qu’elle se rattache ainsi que les siens.