Benoît BILLOT, moine bénédictin, son cheminement

Interview paru dans « Panorama » (décembre 2009, n°460), 1re partie

Bertrand Révillion : Un long passage par la psychanalyse, une pratique quotidienne de la méditation zen depuis trente ans… Votre itinéraire de moine bénédictin est étonnant. Racontez-moi…

Benoît Billot :
Pour moi, tout a commencé un dimanche matin de l’année 1957. Je devais avoir 24 ans - je suis né en 1933 - et j’ai soudain eu, après la messe, la certitude qu’il fallait me faire moine ! C’était une sorte d’Éveil. Ne me demandez pas pourquoi ça m’est arrivé : je n’en sais trop rien, sauf que le choix fut immédiat, que tout ce que je pensais sur mon avenir disparut et que je ressentis une grande paix.

Que faisiez-vous à l’époque ?

Je suivais des études à l’École nationale d’horticulture, à Versailles. C’était passionnant et difficile, je me préparais à passer le diplôme d’ingénieur. Mais sans doute Dieu m’attendait-il dans un autre « jardin » !

Connaissiez-vous le monde monastique ?

Franchement, non ! J’avais, comme tout le monde, quelques idées générales, et sans doute un peu « romantiques », sur la vie monastique : une existence à la fois solitaire et communautaire où le silence avait une large place et où la vie était toute donnée à Dieu. J’ai eu la conviction que cette voie pouvait me rendre heureux. J’ai commencé à rechercher activement le lieu où incarner cette nouvelle vocation. Après plusieurs essais, j’ai découvert le prieuré Saint-Grégoire, à Rungis, non loin des célèbres Halles, qui étaient alors seulement en projet. J’y ai trouvé une communauté nouvelle très vivante, qui par la suite a rejoint l’Ordre bénédictin.
Nous sommes désormais situés à Étiolles, toujours en banlieue sud de Paris.

L’environnement familial a-t-il préparé cette vocation ?

Oui, en effet. J’ai grandi dans une famille où le catholicisme était très présent et vécu en profondeur.

Quel genre de catholicisme ?

Nous étions avant le Concile. Les pratiques religieuses, les dévotions, le respect de la morale… tout cela créait un univers normatif très prégnant. J’ai grandi avec la certitude que Dieu existait, qu’il nous accompagnait à chaque instant de la vie et que l’Église était une « mère » à qui je pouvais faire confiance. Ma vocation s’est sans doute nourrie de cette éducation catholique stricte, même si, plus tard, il m’a fallu m’en libérer.

Que voulez-vous dire ?

Je vous réponds par une anecdote : un jour où, enfant, j’accompagnais ma grand-mère à la messe, elle me questionna sur le chemin de l’église.
« Es-tu certain d’être à jeun ? »
« Oui, je n’ai rien mangé ! » ;
« As-tu bu ? »,
« Non, mais en me brossant les dents, j’ai peut-être avalé une petite gorgée d’eau… »

Ma grand-mère s’arrêta, me regarda et le verdict tomba :
« Alors tu ne peux pas communier ! »

Époque révolue ! L’observance scrupuleuse des règles religieuses était érigée en absolu. Nous avions beaucoup de défiance à l’égard du corps. Plus tard, au monastère, j’ai, malgré de vraies joies fraternelles, malgré un enseignement qui élargissait beaucoup mon horizon, continué à vivre d’une pratique trop marquée par le registre du permis et du défendu.

Qu’est-ce qui vous à permis de tenir ?

Il y a eu, sur mon chemin, des rencontres qui furent des révélations. Tout d’abord le fondateur de cette petite communauté, le Père de Féligonde, qui venait de l’abbaye de la Pierre-qui-Vire et qui voulait offrir la vie contemplative à des frères travaillant en milieu paroissial. Et puis un dominicain, Albert-Marie Besnard. Ce grand de la vie spirituelle organisait au couvent de L’Arbresle, près de Lyon, des sessions intitulées : « Sagesse du corps et prière chrétienne ».
J’étais, à l’époque, très « noué », mal à l’aise avec mon corps, habitant difficilement mon identité sexuée. Je payais le prix d’une éducation puritaine où, surtout pour des religieux, le corps et la sexualité étaient perçus comme dangereux. Il fallait les dompter.
Je rencontrai des problèmes de santé peut-être liés à ces rigidités morales mal digérées. C’est ainsi que j’ai contracté une tuberculose qui me contraignit à passer plusieurs mois dans un sanatorium. C’est là où j’ai compris que j’étais en train de m’abîmer physiquement et psychologiquement. Ne sachant que faire, je me suis inscrit à une des sessions d’Albert-Marie Besnard. J’y ai tout de suite vu qu’il y avait là, pour moi, une ouverture possible et sans doute féconde. Cette session est venue me dire que le corps pouvait être un allié pour cheminer dans la prière et la vie spirituelle. Une grande bouffée d’air, tout à coup ! Et un énorme travail qui commençait.

Concrètement, qu’avez-vous appris durant cette session ?

Le Père Besnard nous a initiés à la pratique de la « méditation assise », souvent appelée zazen. Soudain, je prenais conscience du lien entre le corps et la prière, je découvrais le rôle de la respiration, l’importance de la posture corporelle. Nous méditions deux fois par jour sur des coussins ou des petits tabourets, cherchant à nous rendre présents à l’instant présent, nous concentrant sur le souffle. J’ignorais alors tout de cet univers, ayant vécu dans un catholicisme assez « cérébral ». J’ai pris peu à peu conscience que le corps est réellement le temple de l’Esprit.

Une ouverture à la psychologie des profondeurs, aussi ?

Oh ! un tout petit début, car il y avait, dans ce stage, des praticiens Vittoz, du nom de ce médecin suisse inventeur, au début du XXe siècle, d’une méthode visant à une meilleure gestion mentale à partir de l’exercice de la sensorialité. Là encore, tout était nouveau pour moi : je découvrais que le corps et le psychisme, regardés avec soupçon par tout un pan du catholicisme d’alors, pouvaient avoir un rôle très important dans le développement - ou les « blocages » - de la vie spirituelle. J’ai sans doute posé, au cours de cette session, les premières pierres d’une réconciliation avec moi-même.

D’autres « pierres » suivront…

Dans le bouillonnement des années 1960, des recherches nouvelles devinrent possibles. Je suis infiniment reconnaissant à ma communauté de m’avoir permis ces aventures. Les regards se tournaient notamment vers les sciences humaines, ainsi que vers les philosophies et sagesses orientales. J’ai tout de suite fait partie du « Dialogue inter-religieux monastique » - le DIM - qui venait d’être fondé en Europe par un moine belge, le Père Pierre de Béthune. J’en fus ensuite, pendant plusieurs années, le responsable pour la France. Notre but était de faire se rencontrer des moines de différentes traditions religieuses. Nous avons ainsi accueilli dans des monastères européens des moines bouddhistes zen venus du Japon.

Auxquels, ensuite, vous avez rendu visite en Asie !

En nous rendant dans des monastères bouddhistes à notre tour, nous avons pris conscience que notre dualisme occidental, qui sépare le corps et l’esprit, l’homme et la nature, Dieu et la Création, pour fructueux qu’il ait été, avait cependant ses limites et qu’on pouvait regarder la réalité tout autrement. Nous abordions des « continents » culturels totalement étrangers. Tout était étonnant, déstabilisant même. Pas de conférences savantes, mais de la pratique : avant d’arriver dans les monastères du Japon, mes compagnons de voyage et moi avions pratiqué l’assise silencieuse zazen, pratique qui permet de disposer le corps et l’esprit à la prière. Mais nous ne nous attendions pas à la rigueur et à l’exigence que nous avons rencontrées là-bas. Autant dire que, au début, nous avons beaucoup souffert. Nos articulations occidentales, accoutumées aux tables et chaises, renâclaient aux coussins noirs de nos hôtes, qui ne fléchissaient pas et voulaient nous faire plonger dans leur univers. »

Non sans risques ?

Le dialogue inter-religieux n’est fécond que si chacun est pleinement enraciné dans sa propre tradition et sa propre foi. Il ne s’agit pas de tomber dans une sorte de syncrétisme où on se « bricole » sa propre spiritualité, mais d’entrer avec respect dans la maison de l’autre et d’accueillir les cadeaux, souvent inattendus, qu’il nous fait. Nous ne nous attendions pas à être déstabilisés et passionnés comme nous le fûmes. Ce fut un laboratoire extraordinaire qui obligea chacun de nous à repenser sa propre foi et sa vie monastique. En horticulture, j’avais appris qu’on ne greffe pas n’importe quoi sur un pommier ! J’ai donc essayé, pratiqué, et l’expérience m’a montré ce que je pouvais - et ce que je ne pouvais pas - accueillir dans mon christianisme. Ces séjours au Japon m’ont permis notamment de découvrir la grande richesse du bouddhisme zen.

1re partie de l’interview paru dans « Panorama »
(décembre 2009, n°460)

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