Henri Burin des Roziers, un dominicain épris de justice et de liberté

Avocat de la Commission pastorale de la terre au Brésil depuis plus de 35 ans, ce prêtre français dominicain n’a eu de cesse de défendre les droits des paysans sans terre et des plus démunis. Malgré les menaces de mort.

Je ne me souviens pas de ma première rencontre avec la foi.

Henri Burin des Roziers

Pas plus d’ailleurs que de ma première communion ou de ma communion solennelle. Certes, je me rappelle du climat de fête et de ma grand-mère m’offrant un christ en ivoire, comme c’était la tradition. Mais c’est tout. Enfant, et même adolescent, je ne lisais pas beaucoup la Bible, et je n’étais pas un fervent pratiquant.
En revanche, j’ai un souvenir très marquant des visites chez les familles pauvres de la région parisienne que j’ai commencé à faire, à la fin de mes études secondaires, dans le cadre de groupes de chrétiens. La guerre venait de se terminer. Au contact de ces personnes j’ai senti que l’élan de solidarité qui me portait était profondément ancré en moi. C’était quelque chose qui touchait ma foi.

Je suis né dans une famille de la haute bourgeoise catholique,
traditionnelle et croyante. Lors de la Seconde Guerre mondiale, mes parents ont opté pour la France libre, ce qui était très rare à l’époque. J’en ai gardé des valeurs qui m’ont accompagné tout au long de ma vie : l’esprit de résistance et le droit d’un peuple à son autonomie.
J’ai ressenti cela avec plus de force encore lorsque, entre 1954 et 1956, j’ai été appelé sous les drapeaux au Maroc, en Tunisie puis en Algérie, au moment de l’insurrection. J’y ai découvert la tragédie de la guerre et la lutte d’un peuple pour sa liberté et son indépendance. Cela m’a amené à me questionner sur mon option de vie. Alors que j’avais envisagé d’étudier le droit pour enseigner, le monde académique me paraissait désormais dénué de sens.

À mon retour d’Algérie, j’ai eu la chance de rencontrer
quelques dominicains à Paris et j’ai commencé à penser à la vie religieuse. Grâce à l’obtention d’une bourse d’études, je suis allé faire mon doctorat de droit à Cambridge, où j’ai rencontré le père Congar, un brillant théologien dominicain, condamné à l’époque au silence par le pape Pie XII pour ses prises de position progressistes. Celui qui deviendra l’un des principaux inspirateurs du concile Vatican II m’a aidé à comprendre ma vocation. Il avait une foi très profonde, une immense ouverture d’esprit et surtout une grande liberté à l’égard de l’institution. Après avoir obtenu mon doctorat en droit, je suis revenu à Paris. Ma décision était prise : j’allais entrer chez les Dominicains. Mes parents ont été stupéfaits, mais ils ont accepté.

J’ai été ordonné prêtre le 7 juillet 1963.
Jusqu’à la fin de 1968, j’ai été aumônier des étudiants de droit, rue Gay-Lussac (Paris Ve), en compagnie de mon ami Jean Raguénès. Cela a été le seul centre ouvert pendant les mouvements étudiants de Mai 68. Là encore, je me suis interrogé sur la distance entre notre monde religieux et la vie réelle, celle du monde du travail.
C’est pour cela que je suis parti travailler dans l’est de la France, comme chauffeur routier. En 1970, j’ai été employé à la Ddass d’Annecy. Là, j’ai été révolté par le traitement réservé aux clochards ou aux travailleurs saisonniers. Entre 1973 et 1978, j’ai aussi travaillé dans plusieurs entreprises métallurgiques du sud de la France, aux côtés de travailleurs immigrés exploités et victimes de racisme.

C’est ensuite que j’ai demandé à partir pour le Brésil,
un pays dont j’avais entendu parler par des dominicains brésiliens réfugiés en France au début de la dictature, en 1964. J’ai été profondément marqué par la situation socio-économique, politique et religieuse que j’ai découverte en arrivant dans ce pays. Dans le « Bec du perroquet », une région du sud de l’Amazonie où j’ai été envoyé par la Commission pastorale de la terre (CPT), j’ai réalisé l’oppression féroce qu’exerçaient les plus puissants - grands propriétaires terriens, politiciens, policiers et représentants de la justice - sur les plus démunis. Des hommes et des femmes dont la vie valait souvent moins que celle d’une tête de bétail. Pourtant, ces pauvres, ces préférés de Dieu, luttent pour la dignité et la justice, face à un système qui les marginalise, au point parfois de les éliminer physiquement.

Je ne devais rester que trois mois dans cette région de l’Amazonie.
J’y suis encore aujourd’hui ! Pendant toutes ces années, défendre les pauvres et lutter pour la reconnaissance de leurs droits a alimenté ma foi. Ce combat m’a aussi valu de nombreuses menaces de mort, notamment en 2000 lorsque, devenu avocat, j’ai réussi à faire condamner à 20 ans de prison le commanditaire du crime d’un leader syndical. Des menaces, j’en ai reçues également en 2005. Lorsque, cette même année, la religieuse américaine Dorothy Stang, qui était mon amie, a été assassinée, j’ai dû accepter, à contre-cœur, une protection policière permanente. Ce qui ne m’a pas empêché de recevoir, en novembre 2007, de nouvelles menaces de mort.

Aujourd’hui, je suis « libéré » de cette protection policière.
Mais au fond, j’ai toujours eu la conviction qu’il ne m’arriverait rien. À mon âge, je sais que la mort est dans l’ordre des choses. Le plus important, c’est que le combat que j’ai toujours mené correspond à mes yeux au rôle de l’Église et à l’ordre des Dominicains auquel j’appartiens. Je me sens donc en cohérence avec le Christ et j’ai le sentiment d’avoir toujours œuvré à la défense de valeurs justes contenues dans l’Évangile.

(Magazine « La Vie », Les essentiels », cahier spirituel contenu dans le n°3544 du 23 mai 2013)