Le retour à Damiette

Alors que l’Ordre des frères mineurs célèbre son huitième centenaire, il est intéressant de voir comment celui-ci a opéré un retour aux sources dans sa rencontre avec les croyants non-chrétiens. Au départ, on discerne deux approches, celle de Saint François lui-même en Egypte et celle des frères envoyés au Maroc, Cette dernière devint hélas longtemps le modèle.

L’approche du Poverello

Le Poverello rêvait de dire aux musulmans que nous étions tous frères en Jésus ! Cela le conduirait sûrement au martyre mais il voulait absolument leur dire sa conviction. Il y parvint à sa troisième tentative pendant la cinquième croisade, en septembre 1219.

Il n’en espérait pas. autant mais à Damiette dans le détroit du Nil, à la faveur d’une trêve en 1219, il se trouve en face de Al-Malik al-Kamîl le chef des sarrasins abhorrés. Et ça se passe très bien. Le « moine » s’affirme tranquillement chrétien et… il est écouté !

Le sultan qui aime s’entourer de soufis découvre en l’homme venu du pays des Francs un croyant auquel il ne s’attendait guère. De son côté, François découvre des priants, notamment quand le muezzin appelle à se tourner vers Allah.

Après deux semaines, la trêve touche à sa fin. Le sultan voudrait laisser, au soufi chrétien qui repart, quelques cadeaux mais celui-ci veut rester pauvre pour mieux servir Dieu. Al Malik songe alors au pilier de l’Islam qui commande de faire l’aumône aux pauvres et pour les mosquées et il suggère d’utiliser ces présents pour les chrétiens pauvres et les églises. Le petit Pauvre refuse encore, sa manière à lui d’imiter le Seigneur Jésus est radicale.

Alors al-Malik al-Kâmil se recommande à la prière du non-musulman et avec son compagnon, François repart sans un sou mais entouré d’une escorte princière, le dernier geste du sultan.

Les frères du Maroc

A la même époque, d’autres frères étaient partis pour le Maroc via l’Espagne. Tellement pressés de mourir, ils faillirent être martyrs de Séville au lieu de Marrakech.
_ « Que venez-vous faire ici ? » demande le Prince de la ville.
_ « Nous venons vous annoncer la foi de Notre Seigneur Jésus-Christ, afin que vous abandonniez Mahomet, ce vil esclave du diable ».

L’effet est radical et son fils doit inciter le Prince à la prudence pour éviter une nouvelle flambée de Reconquista. Celui-ci se contente donc de les expédier à son chef, le sultan qui réside à Marrakech.

Au moment où celui-ci sort de son palais pour se rendre à la mosquée de la Koutoubia, il peut entendre Bérard crier :
« Mahomet vous conduit par un faux chemin et le mensonge à la mort éternelle où il est éternellement tourmenté avec ses sectateurs ! ».

On arrête l’homme et ses compagnons. Leur attitude indomptable et provocatrice conduit le sultan à la crise de nerfs :
« De sa propre main il trancha la tête »
à chacun d’eux, le 16 janvier 1220.

Ils deviendront le modèle. Les reliques rapportées au Portugal vont exciter la dévotion des pèlerins et les hagiographes en rajoutent certainement, mais l’atmosphère de Marrakech n’est pas celle de Damiette, cela me semble clair. Damiette, c’est la rencontre sans martyre ; Marrakech, c’est le martyre sans rencontre. Damiette, c’est la rencontre de deux croyants ; Marrakech, c’est l’affrontement de deux systèmes.

L’esprit de guerre sainte a la dent longue

Parce que François n’était pas mort martyr et qu’il n’avait pas converti le sultan, ce n’était pas très reluisant. On refit l’histoire.

Cent ans après, les Fioretti imaginent la conversion du sultan. D’autres documents de la même époque font de François un défenseur de la croisade ou un pèlerin au Saint Sépulcre. Or des pèlerinages pouvaient être envisageables pendant les trêves, pas pendant la guerre et François est en Orient au plus fort de la tempête.
Le sommet de la déformation est atteint vers 1375 quand au Portugal où sont parvenues les reliques des martyrs, on prête ces paroles à Saint François :
« J’ai cinq vrais frères mineurs »
. Inconsciente condamnation de la visite au sultan.

Il fallut plus de sept cents ans à l’Esprit-Saint pour faire entendre que la rencontre vécue par François d’Assise était aussi importante que le martyre en général, et le contrepoint du martyre de Marrakech. Si le chapitre seize, rédigé après leur mort, ne leur était pas connu, leurs admirateurs avaient moins d’excuses.

Le chapitre seize

On a cru que la Visite au Sultan était un échec, même pour François. Dans ce cas il n’aurait pas écrit ou réécrit ce chapitre poussant ses frères à « aller parmi les sarrasins » :
« Les frères qui s’en vont ainsi peuvent envisager leur rôle spirituel de deux manières : ou bien, ne faire ni procès, ni disputes, être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu, et confesser simplement qu’ils sont chrétiens ; ou bien, s’ils voient que telle est la volonté de Dieu, annoncer la Parole de Dieu afin que les païens croient au Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, Créateur de toutes choses, et en son Fils Rédempteur et Sauveur, se fassent baptiser et deviennent chrétiens… ».

Il y a dans ces phrases jaillies de l’expérience de Damiette (et peut-être de Marrakech) deux méthodes possibles. La dernière est traditionnelle : il s’agit de construire l’Église. La première peut se résumer par les mots : soumis et vivre parmi.

  • « Soumis » à l’autorité politique donc musulmane en tout ce qui ne touche pas la foi. Il écrivait cela sans savoir que le concile Latran IV de 1215 interdisait à un prêtre d’être soumis à un laïc, encore moins à un non-chrétien, surtout à l’ennemi apocalyptique du temps de la croisade.
  • « Vivre parmi » en témoins de Dieu-Amour, Père de Jésus-Christ et notre Père à tous. De quoi bâtir un monde nouveau, un programme de fraternité universelle.

Il nous faut voir plus profond encore car soumis à l’Esprit, François évolue dans son approche des hommes. Au chapitre 14 était indiquée la façon de se situer dans le monde chrétien :
« Lorsque les frères vont par le monde, qu’ils n’emportent rien en voyage : ni sac, ni besace, ni pain, ni argent, ni bâton. En quelque maison qu’ils entrent, qu’ils disent d’abord : Paix à cette maison ! »

Au chapitre 16, François précise sa vision pour les pays infidèles. Il y avait deux mondes.

Quelques années plus tard, dans la Régula Buliata (la règle canonique), il n’y a plus qu’une seule manière de rencontrer l’autre, car le mal et le bien ne passent plus entre deux mondes mais à l’intérieur de chaque cœur. François parle moins de dépouillement matériel, mais amplifie le souhait de paix avec des formules semblables à celles du ch. 16 :
« Lorsque mes frères vont par le monde, je leur conseille, je les avertis et je leur recommande en notre Seigneur Jésus-Christ d’éviter les chicanes et les contestations, de ne point juger les autres. Mais qu’ils soient aimables, apaisants, effacés, doux et humbles, déférents et courtois envers tous dans leurs conversations ».

Le monde uni par la fraternité, dans la différence acceptée, n’a plus de murailles.

Le retour à la pensée du Père

Comme le chapitre 16 faisait partie d’une règle qui n’avait pas été officialisée par la Curie romaine et qu’une autre devint la Régula Buliata, on perdit de vue la précédente et aussi l’évolution de la pensée de Saint François. Il fallait retrouver une fraternité hors les murs en revenant à la source. Cela se produisit enfin au 20e s. et il est intéressant de constater une étape intermédiaire au lieu même où les premiers frères avaient provoqué leur martyre.

André Poissonnier prend le nom de Fr. Charles-André à sa prise d’habit franciscaine. Il dira bientôt que si Charles de Foucauld avait créé l’ordre dont il rêvait, il y serait probablement rentré. Vivant dans le bled au sud de Marrakech, il mourut du typhus dans son dispensaire. À son enterrement, l’évêque dit :
« Épris de l’idéal du P. de Foucauld, - l’esprit de Saint François s’adaptant à tous les modes de rapprochement des âmes le Père Charles-André Poissonnier voulut vivre en restant franciscain. .. »

Cet évêque franciscain, mettait sur le compte d’une largeur de vue ce qui était le début d’un retour à St François par Ch. de Foucauld interposé.

« Il n’y a plus qu’une seule manière de rencontrer l’autre, car le mal et le bien ne passent plus entre deux mondes mais à l’intérieur de chaque cœur. »

Aujourd’hui au Maroc mais aussi au Pakistan, à Mindanao, en Occident et de plus en plus au Moyen-Orient comme en Bosnie et plus timidement en Afrique Noire, l’approche est celle de François à Damiette et l’inspiration, son chapitre sur la mission parmi les musulmans.

Tandis que les autres branches du premier Ordre - Conventuels et Capucins - faisaient le même chemin, ce retour fut officialisé pour les Franciscains au Chapitre général de 1985 : le chapitre seize devint la charte de notre vie missionnaire. L’année suivante, à la grande rencontre d’Assise entre le pape, les chefs d’Église et les leaders des grandes religions, l’esprit d’Assise prit son envol. Des mouvements comme San Egidio et les Focolari prirent cela en main.
La famille franciscaine fut moins audacieuse. Pourtant un travail de fond se fit par des commissions, des congrès, des publications et le dialogue interreligieux tend de plus en plus à devenir une grande priorité. Dans ce but et en englobant les relations avec les Églises et la rencontre des religions, une fraternité dépendant directement du Ministre général a été créée à Istanbul en 2003.

Faute d’espace pour un tour d’horizon mondial, il est agréable de signaler en France la naissance, à la même date, d’un comité interreligieux de la famille franciscaine avec des Juifs, des Musulmans des Bouddhistes et des Sikhs.

Il faut maintenant continuer la dynamique dans l’ensemble de la famille de François d’Assise et rêver d’un rendez-vous à Damiette avec des amis musulmans pour le huitième centenaire de la rencontre en 2019.

Gwenolé Jeusset, ofm
Ancien directeur du Service pour les Relations avec l’Islam.

Voir Mission de l’Eglise, n°163 avril-juin 2009

Vos témoignages

  • Paul Bissardon 2 juillet 2010 17:43

    Merci à Bernard d’avoir fourni cette documentation. L’épisode de François et le Sultan a inspiré des artistes qui l’ont mis en scène au théâtre. Le Sultan et François passent de la méfiance à l’admiration l’un pour l’autre. Celui que l’on ne connaît pas fait peur. Leçon à tirer : il faut oser rencontrer l’autre. Il ne faut pas se contenter de préjugés