Les consacrés sont appelés à dire au Christ : « Toi seul ».

C’est à travers l’exercice des vœux et dans l’appartenance à un groupe institué que les religieux vivent la confrontation à l’autre.

Existe-t-il une expérience spirituelle propre à la vocation religieuse ?

Sylvie Robert : Toute rencontre de Dieu est très personnelle, unique. Et les religieux n’ont pas le monopole de l’expérience spirituelle. L’Évangile est tout entier pour tous et la suite du Christ n’établit pas de rang de préséance. Lorsque le Christ se donne, il le fait sans réserve. Il ouvre à tous ceux qui veulent le suivre l’intime de sa relation au Père. En réponse à ce don total, celui qui choisit l’amitié avec le Christ ne peut se donner à moitié ou de loin. Mais l’accueil radical de l’Évangile suscite des formes de vie différentes.
La vocation chrétienne au mariage, par exemple, est, tout autant que la vie religieuse, appel à mettre le Christ au centre de son existence. Mais la manière de vivre la rencontre du Seigneur et de se laisser transformer par elle n’est pas identique dans les deux cas.

Où se situe la différence ?

  • Le point de départ n’est pas le même : l’étincelle qui conduit à accueillir la vocation du mariage, c’est l’amour qui naît entre un homme et une femme. Cet amour, accueilli et reconnu comme don et appel de Dieu, se découvre comme le lieu privilégié de l’expérience spirituelle de chacun dans le couple.
    Dans le cas de la vie religieuse, seule une rencontre du Seigneur, survenue comme un événement, sans raison, gratuitement, est source et lieu de naissance de l’appel comme de la réponse.
    Les baptisés ayant vocation au mariage font le choix radical du Christ en recevant leur conjoint, leurs enfants. Le « Toi seul » qu’ils disent au Christ ne peut s’incarner sans un « toi seul » adressé à leur conjoint.
    Les religieux, eux, font le choix du Christ sans conjoint ni descendance. Ils sont appelés à dire au Christ un « Toi seul » sans aucun autre « toi seul ». Et, au fil du temps, ce « Toi-seul » en l’absence d’un « toi seul » humain prend plus de poids, creuse un espace, relativise tout ce qui n’est pas le Christ, tout en donnant d’accueillir de plus en plus tout être et le réel lui-même. La personne du Christ prend de plus en plus de densité et l’on avance dans l’existence en découvrant Celui en qui l’on a cru.

Vous parliez aussi de se laisser transformer ?

Toute expérience spirituelle véritable fait entrer plus profondément dans l’humanité, à commencer par la sienne ! En se confrontant et en se donnant l’un à l’autre, les époux s’humanisent et apprennent à se dépouiller de l’autosuffisance qui nous guette tous.
Pour nous, religieux, cela passe autrement que par la voie qui apparaît la plus évidente, la plus naturelle, celle du don mutuel de la chair. C’est par la prière, l’écoute de la Parole, la vie fraternelle, c’est dans le service de la mission, c’est à travers l’exercice des vœux et dans l’appartenance à un groupe qui accepte humblement d’être institué que nous vivons la confrontation à l’autre ; toutes ces médiations, lentement, brisent nos idoles et travaillent à nous défaire de toute emprise.
Et l’expérience montra que, mystérieusement, être ainsi amené à descendre de plus en plus profondément en soi-même ouvre davantage à la beauté, parfois rude, de l’existence, et va jusqu’à épanouir, autrement que par le mariage, notre chair qui est faite pour aimer. Notre humanité, en toute son épaisseur, est travaillée par l’appel de l’éternité, par l’annonce évangélique du Royaume. Et c’est à cette dimension présente en tout homme que la vie religieuse rend sensible et attentif.

Quel est le rôle et le sens de la fraternité religieuse ?

Dieu ne veut pas nous suffire de manière exclusive. Il convoque à la relation ceux et celles qui ne sont pas appelés au « toi seul » mutuel des épousailles humaines.
La vie fraternelle, en communauté comme dans la mission, empêche notre relation à Dieu de se perdre dans le rêve ou le soliloque. Elle rappelle que, comme tout le monde, nous sommes faits pour la relation. Nous ne choisissons pas les frères ou les sœurs auxquels nous nous lions. Avec eux, nous sommes assurés de rencontrer toutes les richesses et les bizarreries ou misères de l’espèce humaine et de n’échapper à aucune des joies ou des rudesses des relations humaines ! Mais le lien nous vient d’ailleurs, de l’union de chacun au Seigneur et de l’horizon vers lequel nous sommes tendus. Nous sommes liés ensemble par ce « Toi seul » que, au fil du temps, les joies comme les épreuves nous font redire au Christ et qui nous reconduit sans cesse vers la communauté humaine en quête souvent douloureuse d’une harmonie venue d’un Autre.

Sylvie Robert, religieuse auxiliatrice,
Responsable du département Spiritualité-vie religieuse
au Centre Sèvres (Paris) et membre de l’équipe
d’animation du centre spirituel Manrèse (Clamart)

Recueilli par Martine de Sauto

Article paru dans le Journal La Croix
29 avril 2006

Silence… prière … écoute … découvrez la vie dans un monastère