Bernard Holzer prêtre assomptionniste en mission aux Philippines

Extraits d’une interview publiée dans la revue Panorama de février 2010.

  • Le tout jeune homme né à la vie religieuse au lendemain de Mai 68 la vivait comme puissance de contestation sociale.
  • Plus tard, secrétaire général du CCFD pendant neuf ans, Bernard Holzer a été témoin des drames touchant des populations entières : génocide du Rwanda et du Cambodge, famine en Ethiopie. Il a connu la vague de critiques atteignant le CCFD au milieu des années 1980.
  • Le religieux mûr, prêtre sur le tard, fondateur d’une communauté aux Philippines, cherche aujourd’hui à transmettre le meilleur de son engagement pour l’Évangile. Toujours homme d’action, de plus en plus homme d’écoute et d’accueil.

Christophe Chaland  : Vous avez beaucoup parcouru le monde… Bernard Holzer, quelles sont vos racines ?

Bernard Holzer : Mes premières racines, c’est ma famille. J’ai la chance d’avoir une famille unie et qui le reste. Mon père était Allemand, ma mère Alsacienne. La maison était à cinq cents mètres de l’Allemagne et à cinq cents mètres de la Suisse. Le Rhin n’a jamais été pour moi une frontière, c’est un lieu où l’on passe. Ça m’a beaucoup marqué. Et on parlait l’alsacien à la maison. Mon père était ouvrier serrurier dans une grande usine chimique de la région de Bâle. Il était consciencieux et droit. Et puis, c’était un père. Les pères manquent beaucoup, aujourd’hui. Y compris aux Philippines. Ma mère gérait bien des choses au quotidien, mais le « non » était donné par lui.

Ça m’a beaucoup construit dans un équilibre personnel. Et puis, mes parents s’aimaient. Avec ma sœur, nous nous sommes sentis aimés, mis en confiance, dans une grande liberté. Ma sœur aussi m’a marqué.
Quand je passe en France, nous nous voyons. Ce sont des liens affectifs importants pour un religieux, un prêtre. En famille, je sais que quel que soit mon choix, je ne serai pas jugé. Et aujourd’hui, on me dit souvent : « Tu écoutes, tu ne juges pas. »

Christophe Chaland Vous donnez ce que vous avez reçu en famille ?

Je le pense. C’est ce qui m’apparaît à la « relecture » de ma vie. Je « relis » beaucoup ma vie. Je tiens un journal. Je fais des chroniques, des lettres aux amis, tous les ans. C’est trop important.

Christophe Chaland Vous écoutez aussi ?

Quand vous acceptez de dire vos blessures, les blessés peuvent se confier à vous. Avant d’être ordonné prêtre, j’ai souhaité être affronté à la mort. Je l’avais été par ma mission au CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement), mais c’était des morts violentes qui touchaient des populations entières, au Cambodge, en Ethiopie, au Soudan. Je n’avais jamais accompagné quelqu’un jusqu’au seuil de la mort. J’ai passé six mois à l’hôpital de Hautepierre, à Strasbourg. Là, j’ai appris l’écoute. […]

À l’hôpital, il n’était pas facile d’entrer dans la chambre d’un mourant. J’ai alors vécu physiquement cette relation avec la personne mourante. Un moment de grande intensité dans les relations, une expérience spirituelle extraordinaire. Cela m’aide dans mon travail de formateur actuel. Je me tiens à deux attitudes : ne pas juger. Et aider la personne à relire sa vie, avec la méthode des « Confessions » de saint Augustin.

La méthode de relecture de saint Ignace, le fondateur des Jésuites, est bien connue. Mais on oublie que les « Confessions » d’Augustin, au IVe siècle, sont une fameuse relecture de vie…
Aux Philippines, l’Institut pastoral d’Asie du Sud-Est et du Pacifique de l’université jésuite impose aux étudiants la direction spirituelle. J’ai accepté d’accompagner une dizaine de personnes, heureux de mieux connaître ainsi l’âme asiatique. J’essaye de travailler une direction spirituelle sur le modèle des « Confessions ». […]

Aux Philippines, quand on présente quelqu’un, on parle d’abord de ses diplômes.

Et puis, quel évêque aujourd’hui oserait dire qu’il a eu une amante ? Relire sa vie avec saint Augustin permet de guérir devant Dieu. C’est un maître aimant. Quand je participais au Pèlerinage national de Lourdes, mon ministère c’était d’écouter, de donner le sacrement du pardon. C’est un ministère que j’aime beaucoup. Les gens déposent des fardeaux qu’ils portent depuis parfois des dizaines d’années et dont ils n’ont parlé à personne. C’est une libération ! Ils pleurent de joie. On est là, comme Marie et Jean à la Croix. On est témoin de conversions intérieures.

Christophe Chaland Vous avez été connu comme le religieux à la tête du CCFD, engagé dans une lutte sociale et politique pour la justice et je découvre aujourd’hui un prêtre ancré dans une pratique spirituelle, rempli de joie par son ministère !
Que s’est-il passé ?

Je crois que le Bon Dieu guide nos vies. Je n’aurais pas imaginé cette évolution à cette époque-là. Je découvre d’autres choses plus profondes. Quand je relis mon temps au CCFD, j’y vois un temps fort de camaraderie et de militance, bien ancré dans l’Évangile, peut-être un peu intellectuel parfois, et, je peux le dire là, un peu idéologique. La parole de Dieu n’avait pas pénétré ma vie comme aujourd’hui.

Dans l’action, c’était rude. Mais j’ai tenu régulièrement l’oraison du matin. Et puis, j’étais en communauté avec des prêtres engagés en monde ouvrier. Chaque semaine, nous relisions ensemble notre vie à la lumière de l’Évangile. C’est une expérience qui reste. Révision de vie, méditation de la parole de Dieu, oraison du matin : ce sont des piliers pour moi. Ces exercices se sont approfondis. La confrontation au mystère de la vie et de la mort m’a marqué. Et cela continue. Il y a également les « anges », ces envoyés de Dieu dans nos vies. J’ai eu la chance d’en avoir beaucoup. Chacun d’entre nous est important. Et important pour quelqu’un.

Christophe Chaland Vous avez également été ordonné prêtre à près de 50 ans. Comment « relisez-vous » votre vocation ?

[…] À 18 ans, après le bac, je suis allé au noviciat. Et là, c’était fantastique, c’était l’époque du Concile, qui revalorisait la vie consacrée. Alors que la structure craquait, que des religieux quittaient la vie religieuse, nous étions à l’Assomption plusieurs jeunes à dire : « La vie religieuse a à dire quelque chose au monde d’aujourd’hui. » Et nous ajoutions : « Religieux oui ! Prêtres, pas automatiquement… »

Christophe Chaland Pourquoi ?

Nous envisagions la vie religieuse comme contestation de la société de consommation. Cela reste d’actualité dans la société philippine dominée par l’injustice, la corruption, l’agression constante envers les plus pauvres.
Après trois années de sciences économiques, pour ne pas rester un éternel étudiant, j’ai cherché un travail à mi-temps en même temps que je commençais la théologie à Strasbourg. Je suis devenu secrétaire administratif au CCFD. Avec cette mission sociale, je ne voyais pas pourquoi je devais être prêtre. Pour dire la messe le matin et ensuite aller travailler ? J’avais appris en théologie que n’est ordonné que celui qui est appelé. Naïvement, j’ai attendu l’appel et il n’est jamais venu.

Christophe Chaland Alors, comment l’appel a-t-il fini par venir ? Qu’est-ce que cela a changé dans votre relation aux autres ?

Après trente ans de vie religieuse comme frère, à la fin de mon mandat au CCFD, mes frères m’ont élu assistant du supérieur général à Rome. Cette élection et la mission qu’elle me conférait ont retenti en moi comme un nouvel appel. L’appel de Dieu passe toujours par les autres. Je me suis alors interrogé sérieusement sur le sens de cet appel et j’ai répondu avec confiance, conscient d’entrer dans une nouvelle aventure. […]

Christophe Chaland Votre compréhension de la parole de Dieu est-elle renouvelée… ?

C’est un long cheminement, la parole de Dieu. C’est plutôt moi qui suis en train de changer. Être dans une autre culture me fait voir les choses autrement. Je prends la parole de Dieu avec moi, comme « patron ». Mais c’est plus la culture, où je suis un autre, et l’Évangile. J’en suis là. Pour quelle harmonie ? C’est une valeur importante de l’Asie. Dont les petits côtés m’exaspèrent parfois : on évite le conflit, on refuse de voir en face le problème, au risque d’une certaine hypocrisie. Mais derrière cette attitude, il y a le désir d’unifier sa vie. Je prends ce décentrement comme une chance : un moment de conversion.

Christophe Chaland Pourquoi avez-vous choisi de fonder aux Philippines ?

Plusieurs jeunes Philippins, enseignants dans des collèges des religieuses de l’Assomption du pays, ont demandé à devenir Assomptionnistes. Il leur fut demandé de se rendre aux États-Unis pour leur formation à la vie religieuse. Ce n’était pas l’idéal. Aussi, la congrégation a-t-elle décidé de fonder aux Philippines pour permettre à ces jeunes de se former dans leur pays et dans leur culture. J’ai été volontaire pour cette mission, conscient que Manille était une porte ouverte sur le continent asiatique. Nous y sommes arrivés le 25 janvier 2006.

Christophe Chaland Et vous y accueillez des prêtres chinois. Pourquoi ?

Avant de fonder aux Philippines, nous sommes allés plusieurs fois sur place. Lors d’une de nos visites, nous avons rencontré le cardinal Gaudencio Rosales, un homme bon, social, ouvert, et lui avons demandé :
« Une nouvelle congrégation arrive aux Philippines. Quel serait votre rêve pour elle ? »
—« Je vois trois priorités, nous a-t-il répondu : la formation. Car il faut former notre religiosité populaire. Ensuite, être proches des pauvres. Car l’Église n’est pas assez proche d’eux. Enfin, les Papes ont confié aux Philippines - seul pays catholique d’Asie - une responsabilité particulière par rapport à l’évangélisation de la Chine. »

Pour moi, la Chine est un vieux rêve. À l’école primaire, je voyais accrochées au mur les cartes de l’Empire colonial français. J’étais attiré par l’Asie, par les récits missionnaires, le « Lotus bleu », « Tintin au Tibet ». Plus tard, j’ai été fasciné par la culture chinoise, par ce qui s’était passé avec Mao et ce qui se passe aujourd’hui dans ce pays.

Arrivant au CCFD, j’avais compris qu’on ne peut pas être catholique sans être en contact avec le quart de l’humanité. C’était l’époque où nous étions accusés de faire du marxisme. Lors d’une entrevue particulière avec Jean-Paul II, celui-ci nous encouragea : « Comme je voudrais être à votre place ! »
J’y suis allé. C’était passionnant. La taille, le défi… Manille, à deux heures d’avion de la Chine, est déjà un lieu de formation de l’Église en Asie : l’université Saint-Thomas de Manille vient de fêter son quatre cent cinquantième anniversaire ! De jeunes prêtres chinois, des religieuses chinoises viennent s’y former à la spiritualité, à la mission, à l’accompagnement…

Mais on manque de structures. J’ai eu l’idée de commencer une petite école de langues qui formerait aussi à la culture, au concile Vatican II, dans un contexte de vie communautaire. Nous avons commencé par accueillir deux jeunes prêtres. L’un veut devenir Assomptionniste. On ne s’attendait pas à ça. Actuellement, nous accueillons cinq prêtres et séminaristes chinois, avec d’autres séminaristes d’Asie.

Christophe Chaland Quels engagements vivez-vous avec votre jeune communauté des Philippines ?

La paroisse nous confie un des sept bidonvilles de son territoire. Dans la formation de nos jeunes, cette solidarité avec les pauvres est très importante. Dans le bidonville de 6 000 ou 7 000 habitants où nous allons, il n’y a qu’une trentaine de personnes à la messe dimanche, alors que l’église de la paroisse, à côté, célèbre dix messes le dimanche.
On essaye simplement d’être là. Nous nous rendons aussi dans une prison d’adolescents. Pas pour faire de la morale. Pour les aider à relire leur vie. Quitte à emmener un psychologue. Faire du ciné-club. Les sortir. C’est ce que Jésus a fait. L’Eucharistie, c’est à la fin, avant de mourir. J’ai l’impression qu’on l’oublie, qu’on inverse trop facilement des priorités.

Christophe Chaland Les Philippines ont été frappées par plusieurs cyclones ces derniers mois. Comment votre communauté a-t-elle vécu ces événements ?

Comme tous les Philippins, nous avons été surpris par la violence des averses et par la rapidité de la montée des eaux qui emportait tout sur son passage. Il ne restait qu’à prier pour que le déluge cesse et nous organiser pour soulager les familles affectées. Nous avons fait appel à nos amis, qui se sont montrés généreux - dans ces cas-là, les moyens de communication modernes sont magiques ! - nous avons ouvert notre bâtiment aux mamans et aux enfants du quartier dont la maison avait été inondée.

Le lendemain du désastre nous sommes allés dans différents quartiers de la capitale pour prêter main-forte : distribuer vivres et couvertures nettoyer les maisons et les écoles, dans une atmosphère solidarité joyeuse. Au nord du pays, nous soutenons un projet de relocation de trente-cinq familles. La communauté reste mobilisée, car après l’urgence et la réhabilitation, les victimes doivent apprendre à vivre dans un nouvel environnement. Et il faut s’interroger aussi sur les causes du drame - le manque de politique d’urbanisation a aggravé les dégâts et fait des victimes - et porter ses préoccupations sur la campagne électorale qui s’ouvre, dans la violence déjà.

Interview publiée dans la revue « Panorama » de février 2010

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