L’Inquisition espagnole : Thomas de Torquemada

De ce que fut vraiment l’œuvre de l’Inquisition espagnole, on ne doit parler qu’avec une extrême prudence - l’inquisition fit peser sur l’Espagne entière une atmosphère de crainte et de sévérité - Le sort des Juifs et des Musulmans pendant l’Inquisition

Daniel Rops Eglise Renaissance

De ce que fut vraiment l’œuvre de l’Inquisition espagnole, on ne doit parler qu’avec une extrême prudence ; sur ce point aussi l’imagination populaire a beaucoup affabulé. Le premier Grand Inquisiteur, Thomas de Torquemada, a été représenté comme un tortionnaire sadique, aux mains pleines de sang, faisant régner la terreur dans toute l’Espagne : c’était, en fait, un religieux très austère, convaincu de l’utilité de son rôle, mais dépourvu de cruauté et dont l’action, à maintes reprises, s’exerça pour modérer les excès de certains juges ecclésiastiques.

Tous les dominicains, au reste, qui fournirent à l’Inquisition ses cadres, étaient loin d’être des « Torquemadas », et beaucoup cherchèrent à ramener des pécheurs plus qu’à les châtier. Quant aux méthodes du célèbre tribunal, « l’édit de fer » qui obligeait les parents mêmes des suspects à les dénoncer, les tortures de la question appliquées aux inculpés pour obtenir leurs aveux, elles étaient, on ne saurait l’oublier, dans les mœurs du temps, - et le XX° siècle est assez mal fondé pour le reprocher au XV°.

Reste le problème du nombre des victimes, emprisonnées à vie, étranglées ou brûlées vives, après les célèbres « actes de foi » - autodafé - où leur condamnation était proclamée publiquement ; l’histoire a bien du mal à proposer des chiffres, tant les renseignements sont variables, entre quelques centaines et des dizaines de milliers ! Proportionnellement au nombre d’actions engagées devant tous les tribunaux, les condamnations graves furent certainement peu nombreuses. Trop encore, il va de soi, pour qui pense que la religion de l’amour ne s’instaure point par la force mais c’est une autre affaire.

Ce qui est certain, c’est que l’inquisition fit peser sur l’Espagne entière une atmosphère de crainte et de sévérité, - presque de terreur, - assez voisine de celle que, obéissant à d’autres exigences, le Tribunal Révolutionnaire fit peser sur la France de 1793. Et ce qui est non moins certain, c’est que le peuple espagnol l’a non seulement acceptée, mais voulue et bénie, comme une manifestation de cette foi ardente jusqu’à l’héroïsme qui lui avait permis de forger son destin.

(Daniel Rops : L’Eglise de la Renaissance et de la Réforme p. 262)

Le sort des Juifs et des Musulmans pendant l’Inquisition - les « Marranos »

Le double appareil de l’Etat et de l’Inquisition entra donc en action dès qu’on se fût rendu compte des dangers de contamination que la présence des corps étrangers faisait courir à la foi et à l’unité de l’Espagne. Les premiers visés furent les Juifs : une décision radicale, en 1492, chassa du royaume tous ceux qui n’étaient pas convertis ; et ce fut, par le pesant été, sur toutes les routes menant aux frontières, le douloureux exode de quelque 200.000 pros-crits, rabbins en tête, vers le Portugal (où leur présence posa de sérieux problèmes), la France du Midi, les Balkans, l’Afrique du Nord.

Puis le cas des Musulmans fut considéré ; de saints prêtres, comme le nouvel archevêque de Grenade, Hernando de Talavera, tentèrent de le gagner par la douceur, sans grand succès. Une action plus brutale, menée par Ximénès de Cisneros, devenu cardinal et Grand Inquisiteur, amena quelques centaines de conversions, mais aussi, par contrecoup, détermina une rébellion dont les éléments tinrent le maquis dans l’Alpujarra et les collines d’Albaïcin.

Alors des mesures rigoureuses furent prises : violant le pacte de capitulation, on se mit à persécuter les Musulmans, à rafler leurs livres saints, à transformer en église la grande mosquée de Grenade. Et, à leur tour, beaucoup s’enfuirent, gagnant l’Afrique. Quant à ceux qui, anciens Juifs, anciens fidèles de Mahomet, s’étaient fait baptiser, mais semblaient de piètres chrétiens, l’inquisition entra en action contre eux. Sur les « Marranos » surtout, elle s’acharna, au point que le Saint-Siège s’en émut et rappela les Inquisiteurs à plus de modération. Violences, au total, qu’une conscience chrétienne ne saurait approuver, mais qui paraissaient nécessaires.

Et s’il, fallait une preuve que cette œuvre était utile, on la trouverait en cette constatation. Dans ce royaume austère, sévèrement gardé, aucune des tendances pernicieuses du temps ne put s’infiltrer au point d’y constituer une menace. L’humanisme qui devait y compter un maître, le professeur de Louvain Luis Vivès (1491-1540), savant commentateur de saint Augustin, un des animateurs de la célèbre Bible polyglotte, ne s’écarterait pas de ses bases chrétiennes. Le protestantisme échouerait presque complètement dans la péninsule.

(Daniel Rops : L’Eglise de la Renaissance et de la Réforme p. 266)