« Pourquoi pleurer puisque tu m’aimes ? »

Témoignage d’un tétraplégique. « Dans notre horrible condition d’êtres libres, j’ai choisi l’amour des autres à l’image de l’amour de Dieu »

Dans notre horrible condition d’êtres libres, j’ai choisi l’amour des autres à l’image de l’amour de Dieu.

Je suis mort une première fois le 23 juin 1993. Je voulais aller toujours plus loin, plus vite, plus haut : maladies modernes. Je me suis écrasé en parapente contre la montagne. La troisième cervicale explosée, je suis définitivement paralysé.

Privilégié par la naissance, l’amour d’une épouse et de deux enfants, jeune cadre dirigeant d’un fleuron de l’industrie française, brillant sujet d’une société de paillettes, je n’avais jamais connu l’exclusion et la souffrance.

Comment survivre dans cette douleur atroce ? Il faut se faire infiniment petit, humble, reconstruire à partir de ce qui vous reste et de ce que l’on vous a rajouté. Longtemps, Béatrice s’est penchée sur mon berceau de verre. J’ai perçu une voix enfantine, la mienne. J’ai retrouvé l’innocence. S’écarter du bruit omniprésent, faire silence et réinvestir sa conscience.

Je suis mort une seconde fois

Il y avait un avant et un après. Relier la voûte lumineuse des souvenirs de ceux qui vous ont précédé à l’éternité peuplée d’humanités. Je suis mort une seconde fois le 3 mai 1996, lorsque Béatrice m’a quitté, épuisée par son cancer. Nous avons passé des mois allongés côte à côte, elle mourante, moi paralysé. Tout le temps, elle priait. Les derniers jours, elle s’est abandonnée à Lui : elle est partie, tranquille, en chuchotant : « Que ta volonté soit faite. » Elle s’est enveloppée dans son manteau de tendresse.

Dans la souffrance du deuil et de la paralysie, comment revivre ? Je me suis abandonné à la dépression pendant de trop longs mois. Tout dérivait. Les enfants ne faisaient plus rien ; les amitiés, avec leur pudeur parfois mal placée, se décourageaient devant le silence. « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Nos enfants m’ont ramené. Lazare, ressuscité, doit reprendre sa vie d’humain. Comment retrouver la force ? L’amour des miens m’a restauré. Je me suis rassis, j’ai repris goût au partage, à la communication vraie, à la prière commune. Je suis revenu dans le monde des handicapés, je les ai assistés dans leur énergie vacillante, dans leurs doutes devant tant d’injustice. Nos pauvres enfants se sont enfin tranquillisés.

J’ai choisi l’amour des autres

Béatrice croyait en Lui, je croyais en elle. La communion des saints a intercédé pour moi. Raffermi par la foi de Béatrice, je me suis enfin abandonné à l’amour de Dieu. « Pourquoi pleurer puisque tu m’aimes ? »

Dans notre horrible condition d’êtres libres, j’ai choisi l’amour des autres à l’image de l’amour de Dieu au centre de gravité se situait entre le cœur et les sens. Il s’est décalé entre le cœur et le ciel : un esprit réévalué, une spiritualité ressourcée. L’indicible beauté de la Création, dans la nature, dans les arts, dans la littérature, dans les Saintes Écritures, délimite enfin ce corps sans frontières, cette vie hasardeuse. Comment ne l’avais-je pas perçu auparavant ? La sérénité de l’Éternité partagée, la petite sœur de l’Espérance, si insaisissable malgré toutes les tristesses et les drames, on s’endort le soir en espérant que demain sera un jour meilleur.

Être à l’écoute, consoler, compatir,
conseiller, partager la prière

Ivre de confusion et de retard, je m’attelle à la tâche. Être à l’écoute, consoler, compatir, conseiller, partager la prière. Dans notre société malade de son économie, où l’individualisme assèche l’homme, il nous faut retrouver l’autre.

Redonner la dignité aux plus petits, bafoués par la compétition, marginalisés par l’absence de pouvoir. Nous autres les survivants avons la grâce d’être passés par la fin si prévisible, et pourtant occultés par nos fausses valeurs.

Nous sommes revenus parmi les vivants et, modestement, remettons les choses en perspective pour nous et les autres. J’étais parti trop vite ; la vie est un marathon. Il faut avoir trouvé le juste rythme pour trouver la respiration du second souffle : une espèce d’état de grâce qui fait que vous ne souffrez plus dans cette course, car vous avez enfin visionné l’arrivée et compris qu’elle ne se court jamais seule. Les chemins de rencontre de cette humanité couchée et de celle marchante, la croix universelle de l’humanité revisitée.

Béatrice, qui êtes aux cieux, sauvez-moi !

Philippe Pozzo di Borgo

Journal La croix, Pâques 2002