Sur le voile, de démission en démission …

Journal « La Croix », samedi 20 février 2010, article de Ghaleb Bencheikh, conférence mondiale des religions pour la paix.

Nous n’avions jamais pensé qu’un jour nous aurions à nous interroger, en France, à propos de ce qu’on appelle le voile intégral. C’est dire que la société française connaît une réelle mutation à côté de toutes ses préoccupations d’ordre économique et social. Laquelle mutation n’est pas sans produire des appréhensions majeures. Mais nous sommes aussi arrivés à cette situation depuis que l’élément islamique a surgi avec acuité dans les débats nationaux, à cause de l’incurie organique propre aux cadres musulmans, ou déclarés comme tels.

La protohistoire de cette épineuse affaire

La protohistoire de cette épineuse affaire a commencé, il y a deux décennies, avec les deux jeunes élèves inscrites au collège de Creil. Elles venaient en cours avec un foulard couvrant leurs cheveux, et au nom de la laïcité, le principal du collège leur avait interdit l’accès en classe. Si à ce moment, les voix des hiérarques musulmans s’étaient élevées pour affirmer avec autorité et connaissance que les injonctions coraniques et les paroles prophétiques quant à l’acquisition du savoir et la science sont beaucoup plus nombreuses et impérieuses que de vouloir emmitoufler des fillettes à peine nubiles et compromettre ainsi leur scolarité, nous ne serions pas arrivés à la navrante situation actuelle.

Au contraire, nous avons assisté à la réaction véhémente et victimaire de certaines associations musulmanes. Quelques-unes se sont même endettées pour payer les honoraires des meilleurs avocats, ténors du barreau parisien, afin de plaider leur cause. Et nous connaissons, tous, comment l’affaire du voile à l’école publique a été réglée une quinzaine d’années plus tard.

La pusillanimité et la frilosité des cadres musulmans

Souligner cet aspect de la genèse du problème a pour effet de mettre en exergue avant tout, les atermoiements, la pusillanimité et la frilosité des cadres musulmans devant l’« offensive » fondamentaliste. De démission en démission, nous nous retrouvons de régression en régression. Et les différentes affaires qui ont émaillé la vie publique n’ont jamais été tranchées avec l’autorité morale et spirituelle requise.

Voilà qu’une énième polémique enfle au sujet du port du voile dit intégral, faute de meilleure appellation. Et encore une fois, l’attitude de certains hiérarques musulmans paraît, en l’occurrence, ambiguë voire paradoxale.

Cette tenue vestimentaire n’a aucun fondement coranique

D’un côté, ils nous expliquent, non sans raison, que cette tenue vestimentaire n’est qu’un épiphénomène ultra-minoritaire, y compris dans les courants les plus austères. Elle n’a aucun fondement coranique et n’est recommandée par aucune parole prophétique. Ce serait un comportement de certaines femmes, au nombre epsilonesque, aux confins de la tradition phallocrate.

Le port du voile intégral se situerait dans ce cas à l’interface entre les coutumes machistes et misogynes enracinées dans quelques contrées et une compréhension zélée et rigoriste de la pratique religieuse. Auquel cas, ces hiérarques souscrivent à l’idée que ce voile intégral n’est pas le bienvenu sur le territoire national et n’acceptent pas la parenté avérée avec la religion islamique, de cet accoutrement choquant.

Sauf que de l’autre côté, ils argumentent leur refus d’une éventuelle loi interdisant le port de ce voile intégral par leur crainte de voir tous les musulmans stigmatisés ! Ils devraient, en principe, être a minima, indifférents ou peut-être se réjouir qu’une disposition législative puisse mettre fin à la perversion de leur tradition religieuse par des groupes quasi-sectaires !

À supposer qu’ils n’aient pas à cœur le sort de ces femmes cloîtrées volontaires ou devant subir le diktat du mâle…

(Publié dans « La Croix », samedi 20 février 2010)