Plaisir et dépendance

Débat sur la répression de l’usage des drogues.

Le débat sur la répression de l’usage des drogues a rebondi tout récemment à propos de l’usage du cannabis comme médicament aux Pays-Bas. Par ailleurs, il y a quelques semaines, plusieurs ministres français s’opposaient sur le type de répression à envisager.

En matière de toxicomanie, la répression
ne peut être dissociée de la prévention

Il est certes essentiel de fixer des interdits et de se donner les moyens de les faire respecter, mais, en matière de toxicomanie, la répression ne peut être dissociée de la prévention, laquelle doit elle-même être replacée dans un combat plus large pour la dignité et la liberté de l’homme.

Licites ou illicites, les drogues sont en effet susceptibles de mettre l’homme en danger. Le problème ne réside donc pas d’abord dans le statut juridique des produits mais dans les risques et dommages associés à leur usage. II importe en priorité d’identifier ces dangers et de les désigner clairement afin que chacun, et l’ensemble de la société, comprenne comment les éviter ou les limiter.

Ne pas réduire la « toxicomanie » à la « drogue »

Dans le langage courant, le mot « toxicomanie » évoque la liberté irresponsable de se faire plaisir sans en mesurer les risques, la dépendance et la violence. Mais il réduit trop vite la toxicomanie à « la drogue », alors que l’alcool et le tabac, qui sont aussi des drogues, ont été tellement banalisés qu’ils sont considérés comme des produits de consommation courante et non plus comme des substances à haut risque pour la liberté et la santé !
S’il faut refuser toute banalisation de l’usage de cannabis ou d’ecstasy, notamment par les jeunes qui ne sont pas armés pour en mesurer les dangers il faut tout autant rejeter la banalisation irresponsable de substances que leur caractère licite ne rend pas moins dangereuses.

La société doit se donner des cadres et des règles

La société doit se donner des cadres et des règles pour prévenir les dangers des drogues, tant licites qu’illicites, et protéger les plus vulnérables. Mais en ce domaine l’interdit ne suffit pas et la loi doit s’inscrire dans une politique cohérente.
Ainsi, est-il normal que l’alcool, dont l’usage provoque des ravages considérables, soit un produit de consommation courante offert lors de toutes les réceptions publiques et dont l’interdiction de vente aux moins 16 ans n’est pas appliquée ?

Comprendre ce qui conduit aux usages
excessifs ou à la dépendance

Les débats actuels nous paraissent trop idéologiques. II ne faut pas se contenter de dénoncer les risques liés à l’usage des produits psychotropes, mais chercher à comprendre ce qui conduit aux usages excessifs ou à la dépendance.
Si l’abus d’alcool, comme de drogues, peut revêtir un caractère autodestructeur, ces produits sont le plus souvent consommés pour le plaisir, pour se sentir bien ou se sentir mieux.
Faire de la prévention ne se limite pas à interdire ce qui pourrait faire du mal. Encore faut-il s’intéresser à ce qui pourrait aider les autres à se sentir bien…
S’il faut interdire ou réglementer l’usage de certains produits, tant par principe de précaution que pour protéger les plus vulnérables, il faut reconnaître que l’homme aura toujours la capacité de transformer en drogue ce qui lui donne du plaisir ou soulage ses tensions.
Le risque de dépendance est inhérent à la nature libre de l’homme. En cela, malheureusement, le slogan d’un monde sans drogue pèche par absence de fondement anthropologique plus que par utopie..

Tous les usages de drogues, légales ou non ; posent une même question, philosophique, éducative et politique : comment se comporter devant des produits qui provoquent du plaisir, soulagent des tensions mais dont l’usage peut rendre dépendant ? L’homme peut-il connaître le plaisir sans perdre un peu de sa liberté ? Plus profondément la dépendance n’est pas, en soi forcément négative ou dangereuse.

L’organisme humain est foncièrement dépendant, ne serait-ce que de la nourriture, de l’eau, de l’air… Mais avec les produits psychoactifs, la dépendance est un piège dangereux, parce qu’elle entraîne souvent dans un cycle d’augmentation de la consommation et des risques qui y sont liés.

Atténuer les risques, protéger les plus fragiles

Il revient sans nul doute aux parents, aux éducateurs et à la société, de fixer des règles, qui atténuent ces risques et protègent les plus fragiles. Mais comprendre l’abus des drogues demande que l’on s’intéresse à la personne et pas seulement à ses comportements ou aux produits qu’elle consomme.
Chacun doit prendre conscience du fait que la toxicomanie ne lui est pas étrangère et que ses risques le concernent. Cela doit faire l’objet de débats et pas seulement de lois. Dans tous les cas, la prévention demande un effort d’analyse et de compréhension et rien n’autorise, fût-ce avec les meilleures intentions, à se réfugier derrière la barrière des lois sous prétexte qu’elles distinguent le licite de l’illicite.

L’homme est fragile devant la souffrance
et devant le plaisir

Nous ne voulons pas laisser croire que les drogues font de leurs usagers des êtres perdus à la cause de l’espérance. Sans sous-estimer les dangers des toxicomanies, nous refusons une vision étroitement moraliste selon laquelle tout toxicomane fermerait la porte à la recherche du salut. Notre rôle de citoyen n’est pas seulement d’aider notre prochain à éviter les dangers de la vie. Il est aussi d’entendre ce que chacun dit de sa quête et du sens de la vie.
L’homme est fragile devant la souffrance et devant le plaisir comme il l’est devant l’argent ou le pouvoir. Et cette fragilité ; devant laquelle les hommes sont frères, est l’objet et le cœur de toute prévention. Car si toute drogue peut procurer un plaisir qui n’appartient pas à la définition du bonheur véritable, cela ne fait pas de son usager un être sans idéal et, pire que tout, sans raisons d’espérer.

Groupe « Paroles » dans La Croix du 20 oct.2003