Célhia de Lavarène, contre le trafic de jeunes filles

Cette femme, à l’allure distinguée, a tourné le dos à une vie facile pour aider des jeunes femmes contraintes de se prostituer à retrouver leur dignité. Sa lutte contre le trafic des êtres humains relève du combat de David contre Goliath, mais, malgré les obstacles, elle reste déterminée à aller jusqu’au bout.

Cette femme, à l’allure distinguée, a tourné le dos à une vie facile pour aider des jeunes femmes contraintes de se prostituer à retrouver leur dignité. Sa lutte contre le trafic des êtres humains relève du combat de David contre Goliath, mais, malgré les obstacles, elle reste déterminée à aller jusqu’au bout

Habillée et coiffée façon grande bourgeoise, Célhia de Lavarène révèle vite sa vraie nature. Son langage est cru, direct, sa voix de fumeuse, rauque : pas question de se laisser barrer la route par quiconque voudrait l’empêcher d’avancer. Elle aime les défis. Surtout les missions impossibles. Renoncer, abdiquer sont des mots inconnus de cette femme mûre, dont la modeste stature dissimule mal la force de caractère, l’énergie et la détermination. Le personnage est tranché et ne s’embarrasse pas de fioritures. Rudesse destinée à masquer une grande générosité et beaucoup de pudeur.

Lutter contre les marchands du sexe,
c’est un peu David contre Goliath.

Tel Sisyphe condamné à remonter sans cesse son rocher, Célhia de Lavarène a vite compris l’énormité de l’entreprise. Le sujet n’est-il pas inhérent à la condition humaine ? « Ce n’est pas une raison pour baisser les bras ! » Dans son ouvrage récemment paru, « Un visa pour l’enfer » , elle relate avec beaucoup d’émotion les heurs et malheurs de son combat.

La mission lui avait été confiée par Jacques-Paul Klein, un général américain à la retraite, représentant de l’ONU en Bosnie en 2002, puis au Liberia en 2004. Sans rien y connaître, elle est parachutée un jour responsable de l’unité de lutte contre le trafic d’êtres humains. Autrement dit, s’attaquer à la prostitution forcée.
« Je lui ai demandé : « Pourquoi moi ?
- Parce que tu en as… », m’a-t-il répondu »,

raconte Célhia dans un langage peu châtié. Donc elle répond « oui » et fonce… « jusqu’au bout », parce qu’elle ne sait pas faire autrement. Depuis, sa vie a pris un deuxième tournant.

Bien avant cela, son existence s’écoulait tel un long fleuve tranquille. Un premier mariage avec un homme riche, des enfants, des robes, des bijoux… La jeune femme paraissait comblée.
« Et puis un jour, une amie très proche qui avait tout pour elle, a sauté par la fenêtre. Elle avait 30 ans. J’ai réalisé brutalement que je devais faire quelque chose de ma vie. »

Début du premier tournant. Pudique et prudente, Célhia de Lavarène ne dira rien de plus sur sa « première » vie.

En 1991 donc, elle quitte tout :

famille, enfants (ils sont grands désormais), frivolités et vie facile. Et débarque à New York. Elle devient journaliste pigiste pour le groupe Jeune Afrique et Radio France Internationale. Se met à courir le monde. Au fil des reportages, elle côtoie des responsables de l’ONU, dont Kofi Annan, l’ancien secrétaire général, devenu un ami. À chacune de leurs rencontres, il la « tanne » pour qu’elle parte en mission pour l’ONU. « Il me sentait faite pour ça », précise Célhia de Lavarène.

Mission humanitaire et tourisme sexuel
font bon ménage

Un beau jour, elle saute le pas. Ce sera l’Afrique du Sud et ses premières élections démocratiques, puis le Cambodge, où elle découvre avec stupeur que mission humanitaire et tourisme sexuel font bon ménage. Et enfin la Bosnie. C’est là véritablement qu’elle fera ses preuves et que Jacques-Paul Klein l’embauchera. Son mandat : lutter contre le trafic de femmes. Elle réussira à en délivrer 300, dont 256 mineures, et fera fermer 152 bars.

Lorsqu’elle débarque au Liberia en mars 2004, la mission est identique, mais le contexte bien différent. Le pays se relève tout juste de quatorze ans de guerre civile. La capitale, Monrovia, est dévastée. Pas d’eau potable ni d’électricité, des décombres et des ruines partout, habitées par des hordes de déplacés en guenilles.

Et surtout, sa réputation d’« emm… euse » l’a précédée. Célhia, depuis son passage en Bosnie, a été inscrite sur une liste noire au siège de l’ONU, à New York.
« Ils n’ont pas aimé que mon travail ait eu pour effet d’empêcher leur personnel, casques bleus ou civils, d’assouvir leur « droit de l’homme » comme ils disent grassement. »

Un droit à exercer sa virilité qui ne s’embarrasse ni de l’âge ni du consentement des jeunes filles.

Elle sera vite surnommée « the blond bitch »

Résultat, celle qui sera vite surnommée « the blond bitch » (la garce blonde) aura fort à faire pour remplir son contrat. Elle devra se battre non seulement contre la mafia - c’est de bonne guerre - et la corruption qui gangrène ce pays, mais aussi contre son propre camp, celui des onusiens. Tracasseries administratives, hostilité ouverte de ses collègues, manque de coopération des différentes agences de l’ONU, elle aura droit à tout.

Rien pourtant ne saurait plus motiver cette femme que de lui mettre des bâtons dans les roues.
« J’ai toujours rué dans les brancards. Toute petite déjà, je n’en faisais qu’à ma tête. Un jour, j’ai même nié contre toute évidence une bêtise que j’avais commise, m’entêtant jusqu’à en recevoir une raclée mémorable par mon père »,

raconte-t-elle en riant.

De nuit, elle part repérer les établissements douteux.

Têtue et coriace, Célhia. Courageuse aussi. De nuit, elle part repérer les établissements douteux. Y constate la présence de très jeunes filles, prisonnières et contraintes de se livrer au bon vouloir des clients, parmi lesquels, des « gros bonnets » de l’ONU Un mois plus tard, elle monte une équipe de choc, avec de vrais policiers venus de Bosnie ou d’ailleurs, et organise une opération de flagrant délit. Elle délivre deux jeunes filles et un jeune garçon. Et fait fermer l’établissement, dont le nom, comme tous ceux des protagonistes mis en cause dans son récit, ont dû être changés. « L’éditeur craignait des procès en diffamation », peste Célhia, qui a dû se contenter d’écrire en exergue de son ouvrage :
« Je souhaite que toutes les personnes que je vise et dont je n’ai pas le droit de citer les noms se reconnaissent. »

Célhia découvre peu à peu l’ampleur
du réseau international mis en place.

Le contraire semble difficile, tant les situations sont décrites avec précision. Ces jeunes filles qu’elle fait libérer (une quinzaine au total) avaient toutes été abusées, embarquées vers une destination inconnue d’elles, alors qu’on leur avait promis un boulot de serveuses dans un restaurant en Arménie. Certaines sont mineures. Ce trafic n’a été possible qu’avec la complicité d’agents des services de police et de l’immigration. Célhia découvre peu à peu l’ampleur du réseau international mis en place. Parmi les jeunes filles qu’elle secoure, deux sont marocaines, d’autres proviennent des pays de l’Est. Elles sont destinées à une clientèle qui ne consomme que de la « chair blanche »…

Deuxième étape de son plan : assurer la protection de ces rescapées de l’enfer, leur rapatriement dans leur pays d’origine, ainsi que leur mise en sécurité, une fois arrivées à destination. Rien de moins évident, la menace d’un nouveau rapt est permanente. Troisième étape : traîner la tenancière de l’établissement devant la justice libérienne pour mettre fin à une scandaleuse impunité. Célhia y parviendra, tant bien que mal, mettant toute son énergie dans cette dernière bataille.

Ereintée au terme de dix-huit mois de mission

Au terme de dix-huit mois de mission, elle rentre à New York éreintée, lessivée, mais tout aussi déterminée à poursuivre son action. Ce ne sera plus pour l’ONU, qui s’est empressée de ne pas la remplacer, après son départ de Monrovia. Écœurée, Célhia compte au moins sur la législation américaine, moins sévère qu’en France, pour pouvoir faire figurer dans son livre, en cours de traduction, les vrais noms des personnes incriminées. Y compris ceux des clients abuseurs appartenant toujours au personnel de l’« honorable » maison.
« Si j’ai écrit ce livre, c’est aussi par devoir pour ces petites que j’ai réussi à sortir des griffes du mal et qui m’ont donné une force inouïe pour le faire »,

précise Célhia qui aurait
« enfoncé toutes les portes des maisons d’édition »
pour parvenir à ses fins.

Elle a entrepris de créer sa propre ONG

De la même façon, elle a entrepris de créer sa propre ONG, STOP, pour Stop Trafficking Of People (Halte au trafic des personnes). Objectif : accueillir dans leur pays d’origine les jeunes arrachés au réseau de prostitution, avec un soutien psycho-social pour les aider à se réinsérer dans une vie normale. Bref, « leur rendre visage humain ».

Car, de retour chez elles, les deux jeunes Marocaines s’en sortent difficilement : l’une, qui voulait reprendre ses études, déménage sans cesse pour échapper aux menaces. L’autre, ne supportant plus l’opprobre causé par la divulgation de ses anciennes activités de prostitution, est tombée dans la drogue.
« Or, ces filles sont une mine précieuse de renseignements qui peuvent aider au démantèlement des réseaux »,

assure cette femme hors du commun.

Six millions de dollars (4,6 millions d’euros), voilà la somme dont Célhia a besoin pour structurer son ONG et mettre sur pied des bureaux dans plusieurs pays soupçonnés d’organiser des trafics. Son équipe de policiers chevronnés est prête à la suivre. L’acteur américain Daniel Craig (alias James Bond) parraine son organisation. La cantatrice Jessy Norman fait partie du bureau exécutif…
Célhia de Lavarène sait s’entourer et taper aux bonnes portes.

Elle sait aussi accueillir les moments de découragement pour mieux rebondir. Surtout, elle sait qu’on n’a qu’une vie.
« Me dire que je dois l’utiliser au mieux me donne la force de continuer à combattre ceux qui achètent des êtres humains pour les réduire à l’état d’esclaves sexuels. »

REBUFFEL Catherine

Lu dans le Journal « La Croix » du 13 janvier 2007