Un instrument formidable de récupération et de conservation des paroles : l’écriture

L’écriture est du langage conservé dans l’espace sous forme de signes au lieu de rester dispersé dans le temps sous forme de sons. (p. 152)

Où va ta pensée ? Où vont tes paroles ? Où vont les paroles de prière ou de commandement, les mots de menace ou d’amour, les paroles inutiles et les mots historiques ? Nulle part. Ils sont un pur souvenir, ils sont une pure idée. L’homme, tu ne l’as pas oublié, ne cesse jamais de vivre dans l’agonie d’un présent qui relève à peine de l’existence. Et ce qui lui est le plus propre, à l’homme, et qui fait sa puissance - la pensée et la parole - est, lui aussi, au bord de l’inexistence.

Un cosmonaute soviétique de ton temps a déclaré que Dieu n’existait pas puisqu’il n’en avait trouvé aucune trace dans l’espace qu’il avait parcouru. On pourrait dire exactement la même chose de la pensée et des paroles prononcées et parties dans le vent. Elles sont une transparence, un reflet passager, un frémissement de l’être. Elles sont l’ombre d’un rêve.

La pensée aux mille ressources a pourtant inventé un instrument formidable de récupération et de conservation des paroles : l’écriture. Pensée au second degré, parole figée sur place, l’écriture est du langage conservé dans l’espace sous forme de signes au lieu de rester dispersé dans le temps sous forme de sons.

L’écriture a cinq mille ans. Presque rien.
Moins que rien.

L’univers a quelque chose, nous n’allons pas chipoter, comme douze ou quinze milliards d’années. Le Soleil et votre Terre en ont cinq ; la vie un peu plus de quatre. Toi, selon tes références et tes modes de calcul, un million ou peut-être deux, un peu plus, un peu moins. L’écriture a cinq mille ans. Presque rien. Moins que rien.
— Ah ! comme moi ! suggérai-je.
— Elle a beaucoup plus d’importance que ta modeste personne. Et elle date de bien moins longtemps que tes lointains ancêtres.

Le livre lui-même, sous la forme que tu lui connais, est encore plus récent : il n’a pas cinq cents ans. Tu pourrais imaginer que l’arrière-grand-père de ton arrière-grand-père ou de ton arrière-grand-mère en a vu les débuts. Et il a transformé votre monde, et l’univers tout entier, et jusqu’à l’idée que vous vous faites de moi. Ignorant à peu près tout de ce qui s’est passé auparavant, vous vivez sur l’acquis des trois mille dernières années, et plus particulièrement sur l’héritage de ce qu’il est permis d’appeler le temps du livre. (…)

Au temps de leur splendeur, déjà en train de décliner,
les livres ont changé le monde

Au temps de leur splendeur, déjà en train de décliner, les livres ont changé le monde. Chacun le sait, toi aussi, c’est un pont aux ânes. N’attends pas de moi que je le franchisse ni que je te raconte, une fois de plus, les aventures de votre pensée reflétée dans les livres. De la Bible, d’Homère, du Coran à Dante et à Cervantès, de Platon ou d’Aristote à Marx, à Darwin, à Freud, à Einstein, en passant par Copernic, par Galilée, par Descartes, par Spinoza, par Newton, par Kant ou par Hegel, c’est une drôle d’histoire, et qui a quelque chose d’enivrant. Même pour moi. Il vous arrive, à vous, les hommes, d’être un mystère pour Dieu presque autant que Dieu est un mystère pour vous. Ne le répète pas : vous m’épatez.

J. d’Ormesson : « La création du monde » p. 152