Fabrice Hadjadj, Dieu est l’inattendu … ( 2 / 3 )

Conversion logo « La Parole m’est apparue d’une immense violence spirituelle. Le petit bourgeois snob et intellectuel que j’étais, littéraire, élitiste, était démoli par cette vérité » - Eric Emmanuel Schmit raconte sa « Nuit de Feu » dans le désert du Sahara.

Par quelle porte avez-vous alors découvert l’Eglise ?

Je suis allé à la messe à Saint-Séverin presque tous les jours. Les textes qu’on y lisait - Isaïe, saint Paul, l’Évangile -, tout cela était d’une puissance, d’un extrémisme ! C’était telle­ment mieux que ce qu’on entendait au cinéma ! Elle était là, la vraie révolution !

Quelques dates :
  • 1971 : Naissance, le 15 septembre, à Nanterre.
  • 1998 : Baptême à l’abbaye de Solesmes.
  • 2002 : Publication de « La Terre chemin du ciel » (Cerf /Les Provinciales), essai d’écologie chrétienne.
  • 2004  : Publication de « Passion résurrection » (Cerf), autour d’Arcabas.
  • 2005  : Parution de son livre « Réussir sa mort, anti-méthode pour vivre » (Presses de la Renaissance).

La Parole m’est apparue d’une immense violence spirituelle,
mais de cette violence qui guérit, comme le fer rouge. L’épais rempart des « bons bourgeois catholiques » m’avait-il empêché jusque-là de voir cette radicalité ? En tant qu’écrivain épris d’absolu, j’étais stupéfait : l’absolu était là où je ne voyais naguère que niaiserie !

Ce qui m’a ébloui, surtout,
c’était de voir cette Parole inouïe donnée à lire à des vieilles dames, qui la portaient avec le tremblement, l’hésitation de leurs voix de crécelle ! Cette grandeur dans la pauvreté m’a paru plus belle que n’im­porte quelle beauté esthétique, parce que c’est la beauté d’une miséricorde. L’essentiel de la Bonne Nouvelle passe toujours à travers cette pauvreté. Je pense à l’hymne de Jubilation, quand le Christ s’exclame :
« Je te rends grâce, ô Père, car ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux simples et aux petits. »

Le petit bourgeois snob et intellectuel que j’étais, littéraire, élitiste, était démoli par cette vérité. Et, en même temps, elle le remettait sur pied et lui causait une joie incompréhensible.

Mais le christianisme, ce n’est pas que des mots et des impressions..

En effet. Dans mon itinéraire, je découvre l’abbaye de Solesmes.
J’arrive à l’heure de none, aperçois la troupe des moi­nes noirs entrer dans le chœur… et c’est la lumière !
La vie monastique m’apparaît comme une chorégraphie primitive extraordinaire. Le grégorien, c’était la transfiguration du souffle. Et les variations sur l’orgue, à la fin, aussi puissant qu’un solo de John Coltrane (3) ! Enfin, les lectures « recto tono » au réfectoire, sans inflexion, presque robotiques et néanmoins profondes : j’entrais dans un lieu médiéval et je découvrais le suprême art d’avant-garde !

Et puis, vous avez demandé le baptême…

J’ai reçu le baptême à Solesmes,
il y a neuf ans, en l’ab­sence de mes parents, bien sûr. Je souffre toujours de cette absence, mais je sais que l’Eternel les bénit. Je regrette d’être si peu capable de leur montrer mon amour. C’est le paradoxe de ces conversions : on touche à ce qui peut ! enfin nous faire communier avec nos proches, et, au lieu de cela, ce sont les tensions, les accusations injustes, les malentendus, parfois jusqu’à la rupture. Ma plus grande joie ici-bas serait de pouvoir aller à la Sainte Table avec mon père. Il le mérite plus que moi. Mais ce sera sans doute au Ciel…
Je suis aujourd’hui oblat de Solesmes.

Je me souviens que le baptême, cette plongée dans la mort pour revivre dans la Résurrection, fut pour moi un véritable choc physique. Avant, j’étais chrétien, mais je continuais une vie dissolue sur le plan sexuel.
Avec l’eau du baptême me fut donnée la chasteté,
et, pour de bon, un cœur nouveau, une sensibilité purifiée : « Ma chair a refleuri », dit David. Le style boursouflé et méchant que j’aimais hier me heurte à présent. Maintenant, j’aime la sobriété cistercienne.

Mais vous étiez intellectuellement charpenté pour résister à la foi…

Après la Shoah et Hiroshima, comment croire en l’avenir du genre humain ?
La consommation spectaculaire de notre société est un gigantesque étourdissement pour fuir cette effroyable évidence : la finitude de l’espèce humaine, la démolition des rêves de progrès perpétuel. D’où cette passion pour l’immédiateté, l’individualisme, le consumérisme D’où cette boulimie d’informations pour se maintenir dans l’ignorance de l’essentiel. Avec la biogénétique, l’homme devient un matériau destiné à être transformé et, au bout du compte, commercialisé.

La question fondamentale se pose avec une nouvelle urgence :
qu’est-ce qu’être homme ? Ne sommes-nous qu’un avatar provisoire dans l’évolution de l’espèce ? Une farce que l’univers se joue à lui-même ? Avant ma conversion, je réfléchissais à cela avec Michel Houellebecq. Moi, cela m’a conduit au mystère du Verbe fait chair. Se poser avec bonne volonté la question du bonheur, c’est forcément évoluer dans une atmosphère de foi.

Quel regard portez-vous sur vos anciens maîtres ?

Ils sont tombés de leur piédestal, mais je ne les aime que mieux, comme les hommes faillibles qu’ils sont. Ce que je reproche à une certaine littérature, et surtout à une cer­taine philosophie, c’est de proposer des réponses aristo­cratiques, qui ne valent pas pour les pauvres et les petits. Pourtant, c’est là que réside la véritable épreuve de vérité pour le penseur : « Ce que j’affirme tient-il devant un simple ou un déshérité ? »
Or, sur ce point, seule la foi est absolument démocratique. Nous sommes tous des petits enfants devant Dieu, et je peux parler du Christ avec un normalien aussi bien qu’avec une femme de ménage, ce qui n’est pas le cas pour Heidegger ou Nietzsche.

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Eric Emmanuel Schmit
« Depuis ma rencontre avec le Feu, elle ne vient plus m’attaquer, ni la nuit, ni le jour. Quelque chose de plus fort qu’elle la surpasse : la confiance dans le mystère, comme promesse de sens. Oui, je crois que tout a un sens. S’il nous échappe, cela vient des limites de notre esprit et non de celles du monde. J’habite l’inconnu d’une autre façon en faisant crédit à l’univers, à la vie, même lorsque je suis choqué, scandalisé ou dans le doute. Contrairement au philosophe athée, j’ai cette chance insolente d’aller puiser dans ma nuit mon émerveillement et ma joie. Mais aux questions qui m’importent le plus, je ne trouve pas de réponses certaines. Lorsque je dis « Oui, Jésus est le fils de Dieu », ce n’est pas l’affirmation d’une certitude objective mais d’une adhésion. »

Éric-Emmanuel Schmitt : « Je suis un agnostique croyant »

Vos témoignages

  • nsomwé 13 juin 2011 20:18

    Le contraste et l’union…le contraste entre la grandeur et la bassesse et pourtant voilà que la grandeur fait advenir à elle la bassesse…loin de tout canevas et en contradiction avec ce que nous disons habituellement à ce propos…Il est dit, qque part, que le rêve fonctionne avec son interprétation.. ;un jour je rêvais de prison et de lumière avec le mot d’un ange que j’entendis…c’est seulement maintenant que je comprends qu’il me faut me laisser transformer par la lumière en lumière afin de traverser les barreaux de ma prison…La rupture ensuite : le tissu cicatriciel augmente, en son endroit, la résistance de la chair blessée tout en réunissant les lèvres de la blessure. Que le temps qui passe soit celui de notre transformation de gloire en gloire comme le dit Paul