La place des femmes dans l’Eglise

« Ah, si l’Eglise écoutait mieux les femmes ! » (extraits de l’interview d’Anne Soupa, bibliste. Extraits audio d’une interview de Christine Pedotti.

Journaliste, bibliste, théologienne, Anne Soupa n’est pas une « pasionaria » du féminisme catholique ! Blessée par la manière dont on parle des femmes et par le peu de parole que leur laisse une Église encore trop masculine dans sa gouvernance, cette fille de résistants vient de fonder, avec quelques ami(e)s, la Conférence des baptisé(e)s de France. Car, dit-elle, l’Église manque de débats et de lieux de parole où, dans un dialogue franc mais fraternel, on puisse ouvrir les portes de l’avenir…

[…]

Bertrand Révillion : Qu’est-ce qui vous amène à penser que la place faite actuellement aux femmes dans l’Église n’est pas bonne ?

Anne Soupa  : J’ai l’impression d’assister à un recul. Après de belles années d’ouverture au partenariat hommes-femmes, clercs-laïcs, je constate avec tristesse une succession d’inflexions dans nos pratiques ecclésiales. Dans certains diocèses de notre pays, des femmes qui exerçaient avec compétence des responsabilités importantes - à la tête d’un service diocésain de formation, par exemple - sont remplacées par des prêtres. […] Dans un nombre grandissant de paroisses, on explique aux petites filles - sans aucun argument théologique ou pastoral sérieux - qu’elles n’ont désormais plus le droit d’être enfants de chœur ou servants d’autel. N’est-ce là qu’un hasard ? J’ai du mal à le croire et je redoute le retour à un mauvais cléricalisme enraciné dans une secrète peur des femmes.

A ECOUTER Il y a des femmes partout dans l’Eglise

D’où vient cette peur ?

Son origine est complexe, multiple. Peut-on dire, sans dévaloriser la valeur du célibat consacré - dont je crois qu’il demeure, à certaines conditions, une richesse - que celui-ci n’est sans doute pas adapté, « vivable » pour tous les hommes qui se découvrent pourtant une authentique vocation presbytérale ? Certains se débattent dans un célibat non réellement choisi qui, inconsciemment, les entraîne sans doute à fuir les femmes… D’autres se sentent au contraire rassurés, confortés, en choisissant de vivre dans un univers essentiellement masculin où, croient-ils, ils vont pouvoir se soustraire à la rencontre homme-femme. Il y a là d’importantes questions de discernement qu’il est légitime de se poser sans donner le sentiment de juger, de faire la leçon à des hommes généreux.

Les femmes demeurent aujourd’hui très présentes dans la vie de l’Église…

Oui, cela ne fait aucun doute. Sans les femmes, des pans entiers de la vie de l’Église s’écrouleraient immédiatement, à commencer par la catéchèse. Elles rendent avec dévouement et compétence d’énormes services dans les paroisses, les mouvements, l’animation liturgique, la formation… Certaines sont mêmes invitées à participer aux conseils épiscopaux. Loin de moi l’idée qu’il n’y aurait eu, ces trente dernières années, aucun progrès. Cependant, les reculs dont je viens de vous donner quelques exemples sont aussi indéniables et même assez flagrants dans le domaine particulièrement sensible de la liturgie. Les prêtres qui refusent désormais que la communion puisse être distribuée par une femme, ou même qu’une première lecture soit faite par une femme, ne sont plus rares.

A ECOUTER S’élever contre des discriminations ordinaires. On repousse les petites filles en dehors du chœur

Qu’est-ce que cela cache sinon une peur phobique de l’autre sexe ? Ce mouvement se fait sur fond de retour à une conception contestable à mes yeux de la liturgie, à une mauvaise compréhension du « sacré », elle-même liée à une inquiétante réapparition du concept ambigu de « pureté ». Voici qu’à nouveau les femmes seraient indignes de s’approcher de l’autel. Nous sommes là devant une conception de la liturgie davantage marquée par l’Ancien Testament que par l’Évangile ! Jésus a toujours laissé les femmes s’approcher de lui…

C’est davantage de « pouvoir » que vous revendiquez pour les femmes ?

On me dit que la question du pouvoir est piégée, qu’il s’agit, dans l’Église, d’abord d’un « service ». Il est étonnant de constater que le pouvoir est toujours un « service » lorsque ce sont ceux qui l’exercent qui en parlent, et qu’il s’agit toujours d’un obscur désir de puissance lorsque ce sont ceux - ou celles - qui ne l’exercent pas qui le revendiquent ! Eh bien justement, s’il s’agit d’un service, je ne vois aucune raison pour que les femmes ne puissent pas l’exercer.

A ECOUTER On est tous guettés par le vieil animal religieux archaïque qui sommeille en nous

Plus on monte dans la hiérarchie, plus les femmes disparaissent des organigrammes : est-il bon que toutes les décisions importantes demeurent dans les seules mains d’hommes célibataires, par ailleurs souvent généreux et dévoués ? N’y a-t-il vraiment là aucune matière à questionnement anthropologique et psychologique, aucune interrogation légitime sur le rapport au monde qu’induit une telle conception ? L’Église ne respirerait-elle pas mieux avec ses deux « poumons », le masculin et le féminin ? Ne serait-elle pas mieux gouvernée si les femmes y étaient davantage écoutées, si elles y avaient davantage la parole, si elles prenaient davantage part aux décisions, quitte à se tromper parfois, elles aussi ?

L’exercice du pouvoir dans l’Église est traditionnellement lié au sacerdoce…

Faut-il absolument lier, de manière exclusive, gouvernance et ministère presbytéral ? Est-ce parce qu’on célèbre l’Eucharistie qu’on est le seul apte à prendre les grandes décisions, à faire les grands choix d’orientation ecclésiale ? [… ] Le service de gouvernance ne pourrait-il pas, à différents échelons de l’Église, être aussi exercé par des laïcs, y compris des femmes ? Que devient le « sacerdoce royal » commun à tous les baptisés dans cette approche très - trop - cléricale du pouvoir ? […]

Vous souhaitez donc que certains ministères s’ouvrent aux femmes ?

À cause de l’extrême lenteur avec laquelle nous autres fidèles nous nous habituons au changement, je comprends que l’Église prenne, avec sagesse, son temps sur cette question. Il ne faudrait pas, comme cela se voit actuellement dans d’autres confessions chrétiennes, que cette question de l’ordination des femmes mette en péril l’unité. Je ne mets pas une priorité à ce que des femmes puissent, dans un délai bref, devenir prêtres. J’aimerais simplement que l’horizon s’ouvre un peu sur ce point, qu’en parler ne soit pas perçu immédiatement comme une infidélité à la tradition.
Et peut-être pourrait-on commencer à réfléchir à l’éventualité d’ordonner des diaconesses. L’Écriture nous en signale brièvement l’existence. Comment imaginer encore longtemps que les femmes ne puissent pas, le dimanche à la messe, commenter, méditer la parole de Dieu, offrir leur regard de femme sur l’Évangile ? Pourquoi se priver d’une telle richesse ? […]

L’Église ne donne-t-elle à entendre que la « musique » masculine ?

A ECOUTER La mission n’est pas seulement l’affaire des prêtres

II y a eu des périodes de son histoire où la voix des femmes était davantage écoutée. Au Moyen Âge, par exemple, la parole d’une Hildegarde de Bingen, d’une Angèle de Foligno, a eu un fort retentissement. Il y a eu aussi le mouvement fécond des béguines. Puis, plus tard, Thérèse d’Avila, dont la voix porta jusqu’à Rome. Ensuite, le rationalisme est venu assécher la vie spirituelle, la couper du corps et de l’affectivité. Les mystiques - hommes et femmes - ont progressivement cédé le pas aux philosophes et aux théologiens, majoritairement hommes.

La façon qu’à une femme de s’approcher de son Seigneur n’est pas la même que celle d’un homme ?

On dit que Dieu est « Père ». Est-ce la même chose pour une femme et pour un homme de s’adresser à ce Père ? Jésus était un homme. Est-ce la même chose pour un homme et pour une femme de lui dire « Je t’aime » ? Tout cela déborde d’une infinie richesse. Notre part masculine fait écho à la part « féminine » de Dieu qui est aussi « Mère ». Etty Hillesum, grande mystique du XXe siècle, parle avec ses mots de femme, avec son corps de femme, du Dieu qui, dans des circonstances dramatiques, fait irruption dans sa vie. Mais saint Bernard a, enraciné dans sa virilité, une manière tout aussi « féminine » d’accueillir en lui son Dieu. Nous portons toutes et tous en nous une part féminine qui accueille la Parole divine, qui se laisse pénétrer par elle ; nous portons aussi une part masculine qui va de l’avant, qui pousse les portes. Si la part féminine était davantage écoutée, si elle faisait moins peur, je crois que l’Église s’en porterait mieux. Sans doute les hommes, dans l’Église, iraient-ils mieux, oseraient-ils peut-être plus facilement ouvrir les portes à la part féminine de leur propre spiritualité. Et les femmes aussi à qui on impose parfois - notamment dans la vie religieuse - un modèle trop calqué sur les hommes qui ne leur permet pas toujours de laisser épanouir leur féminité. […]

Il y a une Conférence des évêques de France. Intituler A votre initiative Conférence des baptisé(e)s de France, n’est-ce pas jouer un peu la provocation, au risque de durcir ce débat que vous appelez de vos vœux ?

Notre projet n’est pas d’opposer l’institution, sa hiérarchie et le peuple de Dieu. Nos démarches se fondent sur le constat que nombre de baptisés, femmes et hommes, laïcs mais aussi clercs, prêtres et diacres, souffrent aujourd’hui dans l’Église. Certaines décisions prises sans concertation ni collégialité, certaines inflexions ecclésiales et liturgiques les laissent désarçonnés. Les blocages récurrents dans le domaine de la morale leur semblent incompréhensibles. Les synodes diocésains ont fait remonter quantité de questions urgentes qui sont pudiquement laissées sur le bord de la table depuis trop longtemps.
Que fait-on de la souffrance des laïcs qui claquent la porte ? Quel remède apporte-t-on à l’immense blessure de certains prêtres qui ne reconnaissent plus l’Église pour laquelle ils ont donné leur vie ?
Toutes ces souffrances sont dues à l’incurie et à la paresse de notre organisation, qu’il faut d’urgence faire évoluer. La Conférence des baptisé(e)s n’est une machine de guerre contre personne. Elle veut simplement être un lieu de parole où l’on peut enfin s’écouter. Si l’appellation n’est pas claire, nous sommes bien sûr prêts à entendre les critiques. L’essentiel n’est pas dans le nom. L’enjeu consiste à ouvrir une dynamique ! Lorsqu’on prend une initiative forte il faut ensuite être souple et ne jamais s’arrêter d’écouter.

J’aime mon Église, et cette initiative, j’ai pris le temps avec d’autres, de la faire grandir dans la prière et je suis arrivé à la conviction qu’il nous faut porter une part du fardeau, mettre nos forces à disposition et ne pas rester sur le bord de la route à simplement critiquer. Cette Église que j’ai envie de la tirer un peu par la manche en lui disant comme à une sœur : « Si tu continues de regarder en arrière tu vas, comme la femme de Loth, te retrouver pétrifiée.

(extraits de l’interview d’Anne Soupa, bibliste, dans la revue « Panorama », en janvier 2010)

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Ci-dessus vous avez pu écouter des extraits de l’interview de Christine Pedotti, « co-fondatrice du Comité de la Jupe ». Cette interview, réalisée par Anne Vial, a été diffusée le 13 janvier 2010 sur Fréquence Protestante.