Faut-il se convertir pour croire ?

L’effervescence spirituelle des convertis bouscule la vie tranquille des croyants. Comment résister à l’expression de leur foi quand ils lancent au monde entier : « Dieu existe, je l’ai rencontré » ? Est-il nécessaire de se convertir pour être croyant ?

Les récits de conversion, dans lesquels Bourdieu ne voyait que « l’inclinaison à se faire l’idéologue de sa propre vie », ne sont jamais de simples histoires pour ceux qui les écrivent comme pour ceux qui les lisent.

Telle n’est pas notre expérience : habituellement, nous n’avons aucune sensation particulière de l’intouchable, aucun grand frisson de l’ineffable dans notre vie quotidienne. On ne peut qu’envier alors un Paul, un Augustin, un Claudel ou un Frossard, qui ont été chavirés au plus profond d’eux-mêmes par la présence de Dieu et ont eu ainsi l’évidence de son existence.

Dieu n’agit pas en tombant sur un être comme la foudre sur un arbre.

Comme eux, nous voudrions connaître Dieu en direct. Et l’Église ne nous propose que du différé : les Évangiles, le témoignage des croyants, les sacrements de la foi. Ceux qui se sont convertis ont éprouvé le besoin de se dire, et de dire aux autres, la singularité de leur rencontre avec Dieu. Or, Dieu n’agit pas en tombant sur un être comme la foudre sur un arbre. La plupart du temps, il n’y a ni apparition miraculeuse ni transformation magique. Un beau jour, il se produit la convergence d’une attente spirituelle et d’une ambiance impressionnante. Un cœur est ébloui, mais tout reste à faire. Le travail de conversion peut alors commencer, long cheminement qui oblige à mettre sa vie dans la logique de sa découverte spirituelle.

Pour la Bible, la conversion manifeste la liberté de l’homme, qui « apporte un démenti à la nécessité de rester à une place assignée, une fois pour toutes » (Catherine Chalier). Le Christ se fait le héraut de cette liberté : il appelle à le suivre et demande de rompre sur-le-champ avec ses habitudes. Se convertir consiste à se délester de ce que l’on croit à tort être soi-même pour découvrir sa vérité propre et le sens de son désir de bonheur. C’est se dépouiller de soi-même pour s’ouvrir à l’inouï divin. En répondant à cet appel, le croyant contribue à sa propre genèse dans la foi et porte la responsabilité de son propre avènement.

Ne rêvons donc pas d’une expérience illuminée de Dieu.
Il y a certes dans notre vie des moments qui peuvent tout changer, des carrefours où nous avons à nous décider. Au plus profond de nous-mêmes, la seule certitude qui doit nous habiter est celle de l’appel de Dieu qui veille, trace ineffaçable de sa présence qui ne met pourtant pas à l’abri du doute ni de l’épreuve.

« Je ne serais pas, je ne serais pas du tout si tu n’étais pas en moi »,
reconnaît Augustin. Le croyant vient à Dieu et revient à soi. Un tel retournement représente notre engagement le plus total, responsabilité sans bornes assumée à l’égard de Dieu, aussi bien que des hommes. Cet itinéraire nous ramène à la maison, fragile résidence de l’Invisible en nous. Ne nous trompons ni de route ni de chez-soi !

SYLVAIN GASSER Assomptionniste
dans le journal La Croix, samedi 9, dimanche 10 février 2013