Le primat de l’expérience personnelle

Beaucoup de nos contemporains progressent en suivant l’étoile d’une expérience spirituelle personnelle qui les a mis en route, et ils cherchent des guides pour continuer le chemin.

Le primat de l’expérience personnelle

Beaucoup de nos contemporains, en effet, progressent en suivant l’étoile d’une expérience spirituelle personnelle qui les a mis en route, et ils cherchent des guides pour continuer le chemin. Certains en trouvent, comme les catéchumènes, et d’autres pas.

Le pasteur attentif à tous ces chercheurs de spiritualité qu’était le père Henri Bourgeois pensait que la première urgence pour l’Église était d’ancrer sa pastorale dans la vie et l’expérience personnelle. Il avait bien compris, comme l’analysent à l’envi sociologues et psychologues, que dans une société libérale et individualiste telle que la nôtre, seule l’expérience personnelle est véritablement fondatrice pour une vie.
« Un « croire » ne tient comme croire que s’il est éprouvé individuellement »,

confirme le sociologue Patrick Michel, et il ajoute :
« L’Église catholique semble structurellement inadaptée à cette nouvelle donne. »

En effet, l’expérience spirituelle n’a jamais eu très bonne presse dans l’Église car elle apparaît forcément subversive à une institution chargée de transmettre une tradition et d’encadrer les communautés. Si elle est de nature mystique, elle déclenche d’autant plus le soupçon.

Cela ne date pas d’aujourd’hui. Avant de canoniser Jean de la Croix ou Thérèse d’Àvila, l’Église les a persécutés. Même le très sage Ignace de Loyola a dû, par trois fois, se justifier devant l’Inquisition. Padre Pio, canonisé en juin 2002, fut d’abord condamné par le Saint-Office qui n’appréciait ni ses stigmates ni la vague de piété populaire qu’il déclenchait.

J’ai entendu, pour ma part, des personnes qui ayant confié leur expérience mystique à un prêtre, avouaient leur souffrance d’avoir été gentiment orientées vers le psychiatre. C’est ainsi que, déçues ou blessées par l’Église, certaines personnes trouvent ailleurs (boud-dhisme, ésotérisme … ) une oreille plus attentive et respectueuse ; d’autres restent avec leur trésor secret et peut-être un goût d’inachevé.

Comme le remarque très justement le sociologue François Dubet, cette méfiance de l’Église vis-à-vis de l’expérience spirituelle personnelle dénonce la persistance d’une conception de l’Église datant de Vatican I.
« Le croyant était avant tout un fidèle. Ce système allait du haut vers le bas, même si tous les rénovateurs en ont appelé à une reconnaissance de la foi et de l’expérience religieuses. »

L’expérience spirituelle, regrette Christian Duquoc, a toujours été considérée comme une discipline mineure en théologie. Dans l’expression « expérience spirituelle », il classe aussi ce que l’on appelle « la piété populaire », qui a été considérée avec méfiance et une once de mépris dans les années qui ont suivi le concile.
Même mépris à l’égard des attitudes spontanées des fidèles comme par exemple leur indifférence quasi générale vis-à-vis de certaines législations morales ou disciplinaires. Pourtant, affirme Christian Duquoc,
« la pratique populaire, en ses écarts et libertés, est un lieu majeur de l’écoute théologique" ».

Pour lui, cette place d’honneur que devrait avoir l’expérience singulière dans la théologie est autre chose qu’une concession aux aspirations psychologiques d’une époque, elle s’enracine dans l’incarnation de Dieu dans une condi-tion humaine singulière.

Les nouveaux convertis, page 275