Affaires de moeurs : une conception vengeresse de la justice

Le pervers sexuel se trouve chargé d’une espèce de remords ou de trouble collectif inavouable. L’intensité de la demande répressive qui converge vers lui est à la mesure de ce trouble.

En France, cette exigence d’expulsion est particulièrement nette dans les affaires de mœurs. « Tout dans le débat sur les délinquants sexuels pour lesquels on a prévu dans de nombreux pays des peines de longue durée, estime Claude Faugeron, n’est pas autre chose que la recherche d’un lieu de mise à l’écart plus ou moins définitif. »

Certes, l’effroi ressenti devant les crimes sexuels touchant des enfants est à la fois compréhensible et légitime. On ne découvre jamais l’étendue et la bassesse de ces crimes sans un haut-le-cœur dont rien ne pourra atténuer l’intensité. Les immenses « marches blanches » qui ont mobilisé la Belgique durant l’été 1996, après l’arrestation du meurtrier pédophile Marc Dutroux, en sont le signe.

Il n’empêche ! Cette impulsion participe, que nous le voulions ou non, d’une conception vengeresse de la justice, que le système judiciaire s’efforçait justement de tenir à distance. La justice, au sens civilisé du terme, n’est-elle pas une renonciation volontaire et codifiée à la vengeance privée ? Or c’est bien cette dimension vengeresse qui fait massivement retour aujourd’hui, favorisée, il est vrai, par le caractère ostentatoire et émotionnel de la nouvelle « justice médiatique », contrainte de s’exercer sous le regard des caméras. Comment nier que se rejoue là, dans ces exhibitions télévisées du suspect enfin débusqué, un rituel de lynchage dont la fonction est d’apaiser la fureur du groupe en la dirigeant vers un individu promis au sacrifice ?

Le pervers sexuel incarne, à plus d’un titre, ce coupable idéal. D’abord, parce que son crime est inexpiable - et plus encore lorsqu’il vise l’enfant, notre dernier tabou -, ensuite, parce qu’il a le tort de prendre « au mot » toutes les licences sexuelles que la société s’octroyait de façon verbale ou fantasmatique. Il se trouve implicitement chargé d’une espèce de remords ou de trouble collectif inavouable. L’intensité de la demande répressive qui converge vers lui est à la mesure de ce trouble. Elle est bien assez forte pour faire sauter les limites traditionnelles - modération, souci de réinsertion, compassion, etc. - qu’une société s’imposait en temps normal. C’est de châtiment et d’éradication qu’il s’agit désormais. Un point c’est tout. Exigeant cela, nos sociétés se piègent elles-mêmes dans une étrange contradiction puisqu’elles continuent de réclamer d’une même voix un maximum de liberté et un maximum de répression.

J.C. Guillebaud : La tyrannie du plaisir, p.387