« La vie, flanquée de la mort et de la reproduction, … »

La vie est faite d’individus. La reproduction entre les individus aura longtemps été assurée par le sexe qui interviendra assez tard. (p. 129)

La matière, les gaz, les astres, l’air, l’eau, les minéraux, les pierres ne se reproduisent pas. Ils durent, mais ils ne revivent pas sous la forme d’individus semblables et pourtant différents. Avec la vie, flanquée de la mort et de la reproduction, une souplesse nouvelle fait son entrée sur la scène d’un univers longtemps figé jusque dans son mouvement. J’ai inventé le temps, j’ai inventé la lumière.

Et j’ai inventé un système qui, lui aussi, par une grâce proprement divine, vous paraîtra aller de soi et qui n’a pourtant rien d’évident : une chaîne articulée d’individus successifs, étalés dans le temps, qui constituent des familles, des espèces, des genres, et parmi lesquels se glisse le ferment qui va mener jusqu’à toi : l’évolution.

Le sexe sera le grand pourvoyeur de l’évolution

La vie est faite d’individus. La reproduction entre les individus aura longtemps été assurée par le sexe. Le sexe ne sera pas le seul instrument de la reproduction et il interviendra assez tard. Une fois installé chez des espèces de plus en plus autonomes, il sera le grand pourvoyeur de l’évolution et, chez vous, les hommes, il jouera un rôle décisif. Il est mon œuvre et mon rival. Il est mon allié et mon ennemi.

Chargé en principe de faire naître des enfants à travers le plaisir, il contribuera, plus que quoi que ce soit, à faire naître bien autre chose : des rêves, des attentes, des chagrins, des bonheurs, et puis des épopées, des sonnets, des tragédies, des romans, des peintures et des sculptures. Plus insaisissable encore que l’air, plus fluide et plus puissante que l’eau, verra lentement le jour une réalité lumineuse et dansante qui bouleversera votre monde : la culture. Elle reposera sur la mémoire, sur l’imagination, sur le talent, sur le génie. Et d’abord sur le sexe.

J. d’Ormesson : « La création du monde » p. 129