« Penser vous est familier et ne vous pose guère de problèmes »

« En vérité, dans une espèce de terreur je me risquerai, sauf objection de ta part, à la qualifier de sacrée. S’il y a jamais eu de miracles, la pensée en est un. » (p 143


— Comme le temps ou la lumière, penser vous est familier et ne vous pose guère de problèmes dans la vie de chaque jour. C’est un sujet d’étude pour les physiologues, les neurologues, les psychologues, les médecins, les psychiatres. Avec l’enchevêtrement de vos milliards de neurones et la multiplication presque infinie du nombre de leurs contacts, la pensée est liée à une foule de phénomènes physiques, chimiques, électriques et nerveux qu’il est possible d’analyser, de décrire, de transformer, de soigner, et même d’imiter.

Pour faciliter les choses, le siège de cette pensée qui est capable de s’étendre à tout et à n’importe quoi est circonscrit avec rigueur : la pensée est située exclusivement dans un point dérisoire de l’immense univers. Elle repose dans ton cerveau. Je veux dire, bien entendu, dans le cerveau des hommes. Et, par une grâce ineffable, qui ne vous fait ni chaud ni froid parce que les plus doués d’entre vous sont encore des aveugles, chaque cerveau, chaque homme est, à lui tout seul, le centre de ma création. (…)

La pensée est invraisemblable

Comme le temps ou la lumière et comme tant d’autres miracles, en vous et autour de vous, la pensée est pourtant invraisemblable. Un être venu d’ailleurs, de l’infini, de l’éternité, et qui ne saurait rien de votre univers serait éberlué par le temps. Et il serait éberlué par votre pensée, figure fragmentée de l’esprit universel. Il te serait très difficile, sans doute impossible, et d’ailleurs tout à fait absurde, de tenter de la lui expliquer.

C’est toujours la même histoire : penser relève d’une machine qui obéit aux lois dominées par les nombres, mais l’idée même de pensée, accueillie par chacun d’entre vous avec tant d’ingratitude et de légère insouciance, devrait bien plutôt vous jeter dans la stupeur. Et, en vérité, dans une espèce de terreur que je me risquerai, sauf objection de ta part, à la qualifier de sacrée. S’il y a jamais eu de miracles, la pensée en est un.

L’adéquation entre le tout et la pensée (p 155)

Comment se fait-il qu’il y ait adéquation entre le tout et votre pensée, qu’une espèce d’harmonie règne entre les lois de l’univers et les lois de l’esprit, que vous soyez capables de parler avec pertinence de ce qui se passe au-dessus et au-dessous de vous et que tu puisses comprendre quoi que ce soit à la marche des astres, à la composition de la matière ou au mystère des nombres ?

Un des tiens, celui qui s’est peut-être servi avec le plus de pénétration d’un des plus puissants de vos instruments, la physique mathématique, a soulevé un coin du grand voile :
« Ce qu’il y a de plus incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible. »

J. d’Ormesson : « La création du monde » p. 143