La Bretagne, une citadelle du christianisme

Dieu fait partie de la culture de l’ancienne Armorique.

Si les Parisiens pratiquent l’amalgame en voyant dans l’ancien duché un foyer réactionnaire peuplé de gens parlant un langage différent du leur et prêts à s’opposer à toute évolution, ils ne se trompent pas quand ils le considèrent globalement comme une citadelle du christianisme.

Dans leur esprit s’opère d’ailleurs naturellement la fusion d’un parler et de modes de pensée naturellement tournés vers le passé. Poussés par le souci de faire « avancer » le pays vers la modernité, ils s’en prennent, à la fin du XIXe siècle et au début du suivant, aussi bien à l’idiome particulier qu’à la foi chrétienne. Or la population ne peut supporter que l’on porte atteinte à ses convictions traditionnelles.

On s’est souvent demandé pourquoi la religion était restée si fortement ancrée dans l’ancienne Armorique. Les raisons en sont simples : Dieu fait partie de sa culture. Un clergé nombreux et influent ne cesse de le rappeler aux adultes, au confessionnal ou à la messe du dimanche. Et aux jeunes tout au long de la semaine, lors du catéchisme ou des réunions de patronage qui connaissent un grand essor depuis la fin du XIXe siècle avec de multiples activités : musique, théâtre, cinéma débutant, sports aussi, et plus particulièrement le football.

Et si le catholicisme rencontre si facilement l’adhésion de beaucoup, c’est surtout parce que, tout simplement, la croyance est forte. Le romantisme a ici, plus qu’ailleurs, marqué les âmes et provoqué chez les Bretons un retour aux pratiques médiévales : vénération des reliques, processions, pèlerinages.

Comme autrefois, et peut-être davantage, on adore le Christ, particulièrement le Christ souffrant montrant son cœur ou Sacré-Cœur. On assiste alors à une approche mystique et doloriste de Dieu. Et l’exposition du Saint-Sacrement, par la présentation du corps du Sauveur, établit une communication immédiate et sensible avec le Rédempteur. Adoration du Fils, vénération de la Mère. La Vierge Marie apparaît en 1858 à Bernadette Soubirous dans une grotte près de Lourdes.
On s’empresse de faire des répliques de cette dernière à partir de 1870… ou, à partir de 1875, d’effectuer un voyage salvateur sur les lieux mêmes, dans les Hautes-Pyrénées. Mais le grand centre régional de pèlerinage reste Sainte-Anne-d’Auray qui attire régulièrement les foules. Les missions, les pardons locaux concourent aussi à immerger les populations dans un bain de spiritualité.

La foi se lit dans le paysage et dans l’art. Après les malheurs de la Révolution, on a à cœur au XIXe siècle de reconstruire ou de restaurer les églises, et de façon très active depuis les années 1850. Les styles néoclassique, néoroman et néogothique dominent. Oui, aux yeux de tous, le « néocatholique » s’épanouit en Bretagne, et constitue une réplique et un défi à l’agressive impiété des gouvernants.

Gambetta s’écrie le 4 mai 1877 devant les députés : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » Autrement dit plus de religion, plus de croyances, plus d’ecclésiastiques ; ce qu’il faut à la nouvelle République c’est une foi commune dans la nation, un culte de l’État rédempteur. Ainsi, unis dans une même pensée, on pourra progresser dans la voie de l’uniformisation, en fédérant les citoyens - tous les citoyens - dans un projet commun de salut terrestre.

Extrait de Philippe Tourault : « La résistance bretonne du XV° siècle à nos jours » p. 250