Fr.Varillon : La justice de Dieu exige-t-elle la mort du Christ ?

Si la justice de Dieu exige une compensation pour le péché, peut-on encore, en rigueur de terme, parler de pardon ?

Le Christ expie-t-il à notre place ?

L’idée est claire : le Christ se serait substitué à l’humanité pécheresse, il aurait pris sur lui le châtiment destiné à cette humanité, il aurait fait de sa vie un sacrifice d’expiation.

Soulignez bien tous ces mots qu’on risque de manipuler sans les casser. L’humanité pécheresse doit être châtiée : nous sommes devant un Dieu qui châtie.
Si Dieu châtie, ce n’est certainement pas pour son plaisir ; ce ne peut tout de même pas être de sa part une mesure arbitraire, car les mesures arbitraires sont le propre des tyrans, et Dieu n’est pas un tyran.
S’il châtie, c’est qu’il « doit » châtier, c’est que sa justice l’exige. Or le Christ se substitue à l’humanité pour subir le châtiment. Il prend sur lui le châtiment. S’il meurt, ce n’est donc pas à cause de ses fautes à lui (il est innocent), c’est à cause des nôtres. Il expie à notre place.

On emploie aussi beaucoup les mots « réparation » et « compensation ». On dit l’offense faite à Dieu doit être réparée. L’hommage que les hommes ont refusé à Dieu par leurs péchés, le Christ, qui est sans péché, l’offre en compensation. Tels sont les mots principaux d’un vocabulaire naguère courant dans les catéchismes et les livres de dévotion. Je récapitule : justice, châtiment, substitution, expiation, réparation, compensation.

Le châtiment devrait être à la mesure de la faute

Pour justifier tous ces mots, voici comment on raisonne : le châtiment doit être à la mesure de la faute.
En effet Dieu ne peut apaiser sa colère que si le châtiment appelé par la transgression a été accompli. Mais, étant donné que c’est Dieu même qui est l’offensé, l’homme est incapable de fournir une réparation suffisante. Car Dieu est l’Infini et l’homme est fini. Il est donc impossible que la justice de Dieu soit satisfaite.
C’est pourquoi le Christ – qui est homme, mais qui est Dieu – se substitue aux hommes pour fournir à Dieu une expiation digne de Lui, c’est-à-dire ayant une valeur infinie. L’amour de Dieu pour les hommes se manifeste donc dans la substitution imaginée pour satisfaire à sa justice.

Donc l’essentiel est la réparation.

Il ne peut y avoir réparation que par une compensation offerte à la justice de Dieu. Cette compensation prend la forme d’une peine acceptée par la victime elle-même, et, c’est pourquoi elle est désignée en termes de satisfaction ou d’expiation. Vous voyez combien le cardinal Ratzinger a raison de dire qu’une telle présentation du sens de la mort du Christ est « extrêmement rudimentaire ». C’est trop peu dire. C’est pourquoi il ajoute :
« On se détourne avec horreur d’une justice divine dont la sombre colère enlève toute crédibilité au message de l’amour . »

Dieu ne serait donc pas un infini de gratuité ?

« En effet, réfléchissons : on nous dit que Dieu ne pouvait pas pardonner à l’homme sans que d’abord sa justice soit satisfaite. Il faut donc conclure que Dieu n’est pas un Infini de gratuité. On fait intervenir en une phase en quelque sorte intercalaire de processus de pardon une « justice » qui apparaît inévitablement comme une limite de l’amour.

Vous posez en Dieu un amour limité par la justice. Si la justice de Dieu exige une compensation pour le péché, peut-on encore, en rigueur de terme, parler de pardon ?
Cela voudrait dire que Dieu ne peut donner libre cours à sa miséricorde que s’il est préalablement « vengé ». On pose une sorte de conflit en Dieu entre une justice vindicative et un amour paternel ; et l’amour paternel est limité par l’exigence de la justice vindicative. Le sang de Jésus, versé au Calvaire est alors le prix d’une dette exigée par Dieu en compensation de l’offense infligée à son honneur par le péché des hommes. »
(cf Eléments de doctrine chrétienne, II, p. 60)

François Varillon, extraits de ses conférences
cf "Joie de croire, joie de vivre", p. 70