Jonas ou l’inattendu de Dieu

Dragon Jonas logo Jonas, dont le métier est d’être prophète, est envoyé par le Seigneur à Ninive, la grande ville païenne. Une mission trop difficile pour Jonas. Il refuse ! Mais le Seigneur ne lâche pas si facilement celui dont il a besoin, aussi rétif soit-il.

[…] Jonas, dont le métier est d’être prophète, est envoyé par le Seigneur à Ninive, la grande ville païenne ; à peine cet appel entendu, il s’enfuit prestement par mer dans la direction opposée, vers l’Espagne - le bout du monde connu sans même avoir répondu par un seul mot au Seigneur.

Le lecteur n’a pas plus d’explications sur le pourquoi de cette fuite ; il se dit qu’il aurait peur, à la place de Jonas, d’être envoyé prophétiser à Ninive : le récit est censé se dérouler au VIIIe siècle avant J.C., époque où Ninive est la capitale de l’empire assyrien qui a été parmi les plus cruels de l’histoire. Or, Jonas va bientôt nous apparaître comme quelqu’un de fort courageux : nous voici intrigués, mais nous n’aurons la réponse qu’à la fin du livre.

Le retournement

Le Seigneur ne lâche pas si facilement celui dont il a besoin, aussi rétif soit-il. Il envoie une violente tempête secouer le navire. Jonas ne veut plus rien savoir et dort à fond de cale, mais les marins, eux, s’affolent, associant les gestes techniques (alléger le navire) aux demandes surnaturelles (prier chacun son dieu : ce sont des païens). Jonas, réveillé par le capitaine, se dénonce comme celui qui, "fuyant loin de la présence du Seigneur", a déclenché ce cataclysme. « Jetez-moi à la mer », leur dit-il. Et c’est ce qu’ils font. La mer, aussitôt, se calme, et les hommes d’équipage, devant ce prodige se convertissent sur-le-champ au Dieu d’Israël. bateau de Jonas La suite est bien connue, cent fois représentée dans l’art chrétien et dans les livres pour enfants : Dieu envoie un gros poisson qui va garder Jonas dans son ventre trois jours et trois nuits. Jonas est au plus bas. Depuis le début, il n’a fait que descendre :

  • du haut pays vers Jaffa le port d’Israël (1,3) ;
  • puis tout au ’ fond du bateau (1,5),
  • à présent dans les entrailles du poisson (2, 1) le « ventre de la Mort » (2,3).
    Ce temps pascal va être pour le prophète le temps nécessaire pour implorer le Seigneur dans une magnifique prière, une supplication qui ressemble aux plus beaux psaumes :

... Je suis descendu jusqu’à la matrice des montagnes, A jamais les verrous du pays de la mort sont tirés sur moi. Mais de la fosse tu me feras remonter vivant, Oh Seigneur mon Dieu !…
Et le Seigneur ordonne à la baleine de rendre Jonas à la terre ferme.

Alors le Seigneur refait à Jonas sa demande et cette fois Jonas part pour Ninive. Et ne voilà-t-il pas qu’à peine Jonas a commencé de prêcher, les Ninivites se convertissent tous, du plus grand au plus petit, et se mettent à jeûner sous le sac et la cendre pour demander pardon à Dieu de leurs fautes.

Ici l’auteur biblique, qui depuis le début écrit avec finesse, humour et un art consommé de la litote, nous donne en quatre lignes une description fort profonde de la réconciliation avec Dieu :
"Chacun se convertira, se disent entre eux les Ninivites, de son mauvais chemin et de la violence qui reste attachée à ses mains. Qui sait ! peut-être Dieu se ravisera-t-il, reviendra-t-il sur sa décision et retirera-t-il sa menace : ainsi nous ne périrons pas. « Dieu vit leur réaction : ils revenaient de leur mauvais chemin. Aussi revint-il sur sa décision de leur faire le mal qu’il avait annoncé. »

L’auteur joue avec les différents verbes exprimant ce « retournement » dont le sujet est tantôt le Seigneur, tantôt les Ninivites.

La colère de Jonas

Les marins païens se sont convertis, les Ninivites se convertissent, et Jonas ? Nous le croyions converti après sa "descente aux enfers" existentielle. Eh bien, pas du tout. Sans doute les bons ouvriers du Seigneur ont-ils besoin de plusieurs conversions successives.

Dieu envoie un gros poisson
Dieu envoie un gros poisson

Le vrai visage de Jonas se révèle : il est furieux, « fâché à mort » contre le Seigneur qui a pardonné si facilement aux Ninivites. Honnêtement,- il n’a peut-être pas tort. A quoi donc cela nous sert-il d’être de bons chrétiens, bons pratiquants, à grand-peine, notre vie durant, si tous les mécréants et les pires nazis de la terre sont sauvés en un tour de main, pratiquement sans conditions, à la suite d’un repentir qui nous paraît bien trop rapide pour être sincère ?

Jésus a lu et aimé le livre de Jonas

Il le cite à plusieurs reprises dans l’Evangile, et cela ne peut nous étonner. Ce texte nous invite à plusieurs conversions

  • par rapport à l’Ancien Testament que nous associons encore trop souvent à un Dieu violent et jaloux ; c’est bien un Dieu de patience, de délicatesse et de miséricorde, le Dieu de Jésus-Christ, qui s’y dévoile lentement.
  • par rapport à la conversion elle-même, que nous imaginons devoir se faire à la force de poignets alors que nous devrions savoir, surtout depuis Jésus-Christ, que Dieu n’attend qu’un pas de nous pour faire les 99 pas restants.
  • par rapport à l’universalité du salut ; ce petit texte est précieux à l’heure du dialogue inter-religieux où s’ouvre pour les théologiens, et pour tout chrétien qui a reçu à son baptême une parcelle du ministère prophétique une tâche passionnante et inédite dans sa radicalité : comment tenir ensemble notre foi dans le rôle unique de Jésus-Christ pour le salut du monde, la mission de l’Eglise comme témoin de ce salut, et la conviction que c’est dans et à travers propre religion que chaque homme est sauvé ?

Le livre de Jonas se termine sans que nous sachions si ce prophète au caractère trempé va céder à la douce et exigeante persuasion du Seigneur. […]

Béatrice Van Huffel dans la revue « Echanges Maristes »

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