Origine du mal

Il faut constater que Jésus, resté muet sur le péché originel, ne s’est pas davantage prononcé sur l’origine du mal. - L’enseignement de l’Église est très clair sur la réalité de forces néfastes qui veulent la perte de l’homme.

Il faut pourtant constater que Jésus, resté muet sur le péché originel, ne s’est pas davantage prononcé sur l’origine du mal.
Or il me semble que nous devons l’imiter dans ce silence et, si j’ose dire, « ne pas être plus royalistes que le roi ». Claudel avec raison a écrit quelque part :
« Dieu n’est pas venu expliquer la souffrance ; il est venu la remplir de sa présence. »

Le mal, le malheur et la souffrance sont parties constituantes de notre univers. Dès avant la présence de l’homme sur terre, ils étaient là. La « loi naturelle » veut que les animaux se dévorent les uns les autres. On ne voit pas comment les différents écosystèmes auraient pu fonctionner dans le temps sans l’omniprésence de cette règle d’airain antérieure à toute morale. La vocation de l’homme est précisément de faire échec à cette « loi naturelle », au moins dans ses relations avec ses semblables, en apprenant à cohabiter avec eux et à rejeter toute violence.

Malheureusement, les civilisations se sont combattues les unes les autres, et avec des armes de plus en plus puissantes. Mais, au cours des âges, la guerre a pris dans la panoplie des causes de souffrance une place grandissante. Longtemps les principaux dangers qui ont menacé l’humanité sont venus de la nature : les épidémies, les mauvaises récoltes entraînant des famines, les incendies allumés par la foudre, les tremblements de terre.

Le glissement vers la guerre totale et le terrorisme ont conduit à un accroissement continu du nombre des victimes civiles. Ainsi, quantitativement parlant, les dangers directement causés par la nature, sans cesser d’exister, sont devenus bien moindres en regard de ceux que les hommes ont inventés et continuent d’inventer. Ce qui pose évidemment le problème de l’existence du mal moral, avec toutes ses conséquences physiques, dans un monde dont les religions du Livre affirment qu’il a été créé par un Dieu infiniment bon.

D’où des paroles de révolte contre un Tout-Puissant qui permet la souffrance des innocents du fait de la maladie, des calamités naturelles et, plus encore, de la méchanceté et de l’orgueil des hommes. Ne pouvait-il pas créer la nature et les hommes autrement ? Ces questions posées à Dieu, à qui l’on demande des comptes, se sont multipliées depuis trois siècles à mesure que la perception de la violence du mal s’accroissait et que la réflexion sur celui-ci se faisait de plus en plus insistante. Aux interrogations sur le mal naturel se sont ajoutées celles sur le silence de Dieu devant le déchaînement de la méchanceté humaine.

"Qu’y a-t-il d’écrit dans le Credo ? Qu’il existe un monde visible… et invisible.

L’enseignement de l’Église est très clair sur la réalité de forces néfastes qui veulent la perte de l’homme. Ces êtres dotés d’une intelligence et d’une volonté le séduisent, lui soufflent diverses tentations. Mais l’homme reste libre d’y succomber ou de choisir Dieu en suivant Sa volonté. En dix ans, un monde croissant a défilé à ma petite permanence. En tout, 5 000 personnes. J’étais le seul exorciste, ils sont maintenant trois. Au niveau national, nous sommes passés d’une trentaine à une centaine. À partir des années 1970, l’Église a arrêté de parler du diable. C’était tabou, cela n’existait pas. Le démon appartenait aux archétypes, à la mythologie. Quarante ans après, il revient avec force : l’ésotérisme, la magie, l’imaginaire démoniaque dans les médias, les films, les jeux vidéos n’ont jamais été aussi présents. Cela dépasse mille fois ce que l’on pouvait voir dans l’art médiéval ! Et à mesure qu’on a évincé Dieu dans notre société, il a rappliqué. D’après moi, on lui a fermé la porte et il est rentré par la fenêtre." (confidences d’un exorciste)

Le combat d’un exorciste, il relate son expérience au sein d’un ministère de plus en plus sollicité.

La révolte contre Dieu ; dévotions liées au purgatoire

Les génocides, massacres et tortures perpétrés au cours du xxe siècle - le siècle le plus criminel de l’histoire - ont renforcé la révolte contre Dieu. Peut-on croire en sa bonté après Auschwitz ? Pourquoi son silence devant un génocide sans précédent ? Ce n’est pas par hasard si ce sont des penseurs juifs - Hans Jonas, Elie Wiesel, André Glucksmann entre autres - qui ont le plus fortement dirigé le questionnement sur la stupéfiante passivité divine face au déchaînement monstrueux de la méchanceté humaine.

André Glucksmann enferme Dieu dans un cercle accusateur dont, pense-t-il, il ne peut sortir :
« Quand l’horreur surgit, si le Seigneur est toute-puissance, ou bien il n’est pas toute-sagesse, ou bien il n’est pas toute-bonté. Si le Seigneur est omniscient et s’il est charitable, il faut croire qu’il est impuissant. »
Selon l’auteur, la première mort de Dieu fut celle de Jésus sur la croix ; la seconde, celle que voulurent provoquer Marx, Nietzsche ou Michelet, mais en proposant des remplaçants sans consistance : le prolétariat, le surhomme ou l’humanité ; la troisième a commencé dans les tranchées de Verdun, s’est poursuivie par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, du Cambodge et du Rwanda et, disait A. Glucksmann, s’achève sous nos yeux en Tchétchénie.

A cette liste, établie avant le 11 septembre 2001, on pourrait ajouter les attentats terroristes perpétrés ce jour-là. Il faut prendre en compte l’impact de ces monstruosités collectives sur les convictions religieuses. On a récemment constaté un fait dont on ne s’était pas avisé jusque-là : en France, mais aussi vraisemblablement dans d’autres pays catholiques d’Europe, la guerre de 1914-1918 provoqua un effondrement des dévotions liées au purgatoire. La raison psychologique en est simple : l’Eglise enseignante pouvait-elle encore agiter l’épouvantail des souffrances du purgatoire après la mort devant des soldats qui vivaient l’enfer de la guerre et devant leurs familles qui tremblaient chaque jour pour eux ?

Jean Delumeau : Guetter l’aurore, p. 128, 132