Un représentant d’une nouvelle culture.

Jérémie, un lycéen de son temps - Extraits de Pascal Lardellier « Le pouce et la souris » Fayard éditeur

Jérémie, lycéen de son temps

« Jérémie est un mutant, mais il ne le sait pas. Jérémie est un lycéen français de 17 ans, poli et réservé. Issu de la classe moyenne, il vit avec sa mère dans une grande ville de province. Poursuivant une scolarité sans histoires, il entrera bientôt à la faculté, avec pour ambition de devenir vétérinaire. Un mutant, Jérémie, vraiment ? Pour ses parents, séparés, et les amis de ceux-ci, il est presque un Martien. (…)

« Car Jérémie est toujours muni de son I-Pod et de sa clé USB, qui pend comme une amulette à son cou, et qu’il arbore comme un trophée. Surtout, il a en permanence en main son téléphone portable, merveille de technologie (…)
Toujours branché sur la fonction vibreur, placé tout contre sa cuisse ou son cœur, son mobile fait presque partie de lui. N’est-il pas en quelque sorte sa mémoire vivante, le siège de ses émotions, ce fil invisible et puissant qui le relie au monde ? Son meilleur ami numérique, assurément.

Avec les adultes, Jérémie est toujours là sans y être. Il discute distraitement, tout en pianotant frénétiquement sur les touches lumineuses du minuscule clavier. On le lui reproche, bien sûr, ‘mais c’est plus fort que lui’. D’ailleurs, il porte presque toujours son oreillette, qui tressaute sur sa joue, et le relie tour à tour à ses amis, ou à sa banque musicale. Il est ici et ailleurs à la fois, dès qu’il a le casque sur les oreilles ; ‘dans son monde’, comme dit sa mère, fataliste. Là, la communication est coupée. Et pourtant, il sourit, il a l’air heureux ainsi. » (…)

« Son mobile fait de Jérémie un vrai nomade ».

Ne lui permet-il pas de garder le contact permanent avec sa bande d’amis, via l’envoi incessant de messages qu’il laisse en boîte vocale, de petits textes (les SMS) et, parfois, d’images (les MMS) ? Sur ce portable, il regarde ses dizaines de photos archivées, et même de courtes vidéos. Il télécharge aussi ses sonneries préférées, enregistre des voix, des ambiances. Et il échange ensuite tout cela avec ses amis par faisceau infrarouge, comme on échangeait jadis des agates sous les préaux. » (…)

« La nuit, sous la couette, Jérémie lit et relit les dizaines de messages cryptés dont Mélanie (sa petite amie) l’inonde. (…) Surtout, ce merveilleux ami numérique lui permet de tromper l’ennui des transports, d’égayer l’attente à la cantine et, accessoirement, de s’enfuir des cours fastidieux, par la pensée et les doigts. Sous la table, discrètement, il envoie des textos remplis de smileys à ses copains, qui sont à trois bureaux ou à un étage de là. Chaque mois, il « explose » son forfait, mais bon… Quand on aime, après tout, on ne compte pas. Et puis le budget livres et musique de Jérémie est désormais inexistant, et c’est là qu’il fait les économies. « Pourquoi acheter des livres et des CD, quand il suffit de "copier-coller" sur Google, ou de télécharger sur Kazaa ! ? » avoue-t-il en toute candeur. » (…)

« Pour le reste, Jérémie consacre plusieurs heures par soirée à chatter sur MSN, cette messagerie instantanée qui réunit des millions d’ados comme lui. Il a ainsi des amis virtuels aux quatre coins de la ville et de la planète. Il possède aussi son blog, petite vitrine intime projetant ses réflexions, ses passions, ses photos de vacances et ses états d’âme sur l’écran géant du Net. Il l’actualise régulièrement et ne manque pas de lire les commentaires envoyés par les uns et les autres. Enfin, Jérémie joue en réseau un week-end sur deux avec des copains. »

Ils sont des millions d’adolescents comme Jérémie

« Jérémie parle maladroitement avec les filles de son âge, et peu avec sa mère. En revanche, il lui envoie des SMS depuis sa chambre quand il chatte, pour savoir si le dîner est prêt ! Il n’a presque pas de contacts avec ses profs, et se désintéresse désormais du vieux chat Maurice, qu’il adorait pourtant quand il était enfant. Les livres… ? Des BD, à la rigueur… La télé… ? Il la regarde, bien sûr, mais de loin. Et son verdict est sans appel : « C’est trop ringard… » (…)

« Ils sont des millions d’adolescents comme Jérémie. Tous appartiennent à une génération révolutionnaire, car porteuse d’une manière de penser et d’écrire, d’un mode de rapports aux autres, et, finalement, d’un modèle de société inconnus de leurs parents. Et inimaginable il y a encore dix ans. » _(Extraits de Pascal Lardellier « Le pouce et la souris » Fayard éditeur p 9 à 12)

Jérémie est un mutant

« Oui, Jérémie est un mutant, dans ses manières sociales, culturelles et relationnelles. »

« Les jeunes ont investi les machines à communiquer avec un tel engouement que cela modifie leur être social, et aussi leur psychologie. Dans les lieux publics, dans les files d’attente, dans les transports en commun, ces ados outrepassent désormais les traits grossiers de leurs propres caricatures, tant ils semblent investis dans la relation à la machine, tant ils manient ces TIC avec aisance et naturel. (…)

« Le temps passé en interface avec les machines à communiquer n’est plus utilisé ailleurs, bien sûr. Lecture, scolarité, pratiques sportives, mais aussi vie familiale et sociale, sommeil et alimentation subissent les conséquences de la reconfiguration du quotidien imposée par ces technologies. Celles-ci sont exigeantes, dans l’attention qu’elles réclament et la tension qu’elles imposent. (…)

Ces technologies paradoxales relient aux autres, mais déjà, et avant tout, elles lient à elles. »

« Jérémie ne possède pas les mêmes références culturelles que ses parents. »

Son rapport aux médias traditionnels (dans lesquels on inclut le livre), sa relation aux autres, à l’information et au divertissement ne sont pas ceux de ses prédécesseurs. Les médiations techniques très ludiques des écrans à travers lesquels il perçoit le monde inventent des codes nouveaux. Mais elles induisent aussi une grille de lecture de ce monde radicalement différente des précédentes. L’orthographe et la notion d’identité, la culture, les civilités, le rapport au corps, au temps et à l’espace sont bouleversés par la révolution numérique. » (p 16)

« En moins d’une décennie, l’avènement conjugué d’Internet, de la téléphonie mobile, des supports numériques et leur mise en réseau généralisée ont provoqué des bouleversement sans doute irréversibles dans l’accession aux savoirs et le statut des relations. Beaucoup de celles-ci, désormais virtuelles, sont devenues des RAO, des ‘relations assistées par ordinateur’. Les institutions sont toutes touchées par cette lame de fond, et aucune n’en sortira intacte. » (ib. p 13 à 17)

(Publié dans « Présence Mariste » n°251, avril 2007)