Mohammed Chirani : Dieu ne regarde pas les apparences

La Vie essentiels Rencontre avec un musulman d’origine algérienne qui lutte aujourd’hui contre toute forme de radicalisation. « Méfie-toi de l’impie qui partage ta religion. Fais confiance à l’homme pieux qui ne partage pas ta religion. »

Mes premiers souvenirs spirituels remontent à mes 5 ans.

Tous les soirs, j’observais la même scène, interloqué : à son retour du travail, mon père faisait ses ablutions, endossait sa djellaba, installait son tapis et murmurait de mystérieuses prières. J’ai fini par le harceler de questions à propos de cet Être à qui il s’adressait… jusqu’à cette réponse qui me bouleversa :
« Oui, même si tu te caches sous ta couverture, Dieu peut te voir. »

J’étais émerveillé : un Créateur, tout-puissant, plus puissant que tous mes super-héros, existait donc. Le lendemain soir, mon père me trouva en train de scruter les étoiles.
« Que fais-tu ?
- Je cherche Dieu. »

Mon père travaillait dans les chemins de fer en France

Tous les deux ou trois mois, nous changions de ville, à bord de notre maison-wagon. Puis nous sommes rentrés en Algérie, terre de nos ancêtres, l’année de mes 9 ans. Je me suis très vite passionné pour les questions religieuses, avalant des livres de théologie, assistant à de fiévreux débats entre salafistes et Frères musulmans, m’imprégnant des joutes oratoires de toutes les tendances de l’islam.

Durant la guerre civile algérienne,
mon cheminement spirituel me mena à l’école coranique et chez les Frères musulmans, via le scoutisme. Mon bac en poche, je revins en France. Mon affiliation aux Frères musulmans, se considérant comme des messies chargés de revigorer notre nation après des siècles de décadence, m’interrogeait de plus en plus. Je rencontrais de très bons musulmans n’appartenant pas à notre branche, et inversement.
Au bout de dix ans de militantisme, mon contact avec Dieu était quasi nul. Le politique, l’idéologique et la religiosité avaient pris le pas sur le spirituel, sur mon intériorité. Il a fallu que je prenne mes distances sur le plan de la pratique religieuse à mon retour en France et que je me perde dans le monde de la nuit pour retrouver Dieu. Car bizarrement, c’est dans les moments de déchéance que je pensais le plus à Lui. À force d’implorations, Il m’a exaucé. Un jour, j’ai tout arrêté, la fête, l’alcool, sans difficulté.

Je ne crois pas au hasard

Comme le dit le proverbe arabe, il n’est que l’ombre de Dieu. En relisant mon parcours je vois à quel point c’est Lui qui m’a conduit.
« Je t’ai créé, je t’ai préparé, pour moi »

Cette parole de Dieu à Moïse, vivante, se destine à chacun de nous. Il nous façonne pour une mission. Dans une autre sourate, Dieu lui rappelle que toute sa vie a été jalonnée d’étapes et d’épreuves.
Mon passage chez les Frères musulmans ne fut pas vain. Ce que j’ai entendu chez eux me sert aujourd’hui pour comprendre les limites du modèle islamiste, mais pas seulement. Leur argumentaire contre les salafistes est désormais une source d’inspiration pour moi dans mon combat contre la radicalisation. Ce que j’ai appris en théologie, en histoire, en sciences humaines, lors de mes études à Sciences Po Paris notamment, est également d’une grande utilité pour saisir les mécanismes de manipulation des textes coraniques dans certains contextes politiques.

J’ai dû passer par certaines épreuves pour être pacifié
et savoir à quoi j’étais appelé. Il y eut d’abord mon échec aux élections municipales à Sevran (93), où j’ai assisté à une scission communautaire face à des musulmans se positionnant contre ma liste citoyenne de la diversité, laquelle comptait trop de Blancs pour eux. À quatre mois des élections, je l’ai vécu comme une trahison, me sentant rejeté par ceux qui initialement étaient des alliés. Cette claque m’a en fait permis de comprendre la différence entre le religieux et le spirituel.
Deux options se sont présentées à moi : considérer que le problème venait de l’islam et aller voir ailleurs ou le déplacer au niveau des hommes et de ce qu’ils avaient fait de cette religion, un enfermement dans une culture, dans des traditions, dans des idéologies identitaires meurtrières. Une communauté musulmane se plaçant dans une surenchère à la religiosité, faisant de l’apparence, du détail vestimentaire, du degré de piété un argument déterminant.
Or l’islam, ce n’est pas ça. Il y a une incitation dans le Coran à être pudique, oui, mais sur la question du foulard, du niqab, je défie n’importe qui de me démontrer que les femmes du Prophète étaient habillées ainsi. J’attends aussi qu’on me prouve qu’à l’entrée du paradis est inscrit « Tenue correcte exigée », à savoir porter une barbe et un niqab. Au contraire, il est écrit « Cœur simple exigé ». Dieu ne regarde pas nos apparences, mais notre intériorité.

Une autre grande épreuve fut la mort de mon père,

que j’ai apprise le jour de l’annonce de ma candidature aux élections municipales. On me signala au téléphone que l’enterrement aurait lieu avant la tombée de la nuit. La décision était dictée par les salafistes. Un « dit » du Prophète nous incite seulement à honorer nos morts en les enterrant dans des conditions dignes. Ne procédant à aucune analyse, les salafistes appliquent de manière radicale, sans contextualisation du Coran. Le soir même, quand je suis arrivé en Algérie, j’ai découvert que mon père avait déjà été enterré. J’avais seulement pu faire la prière mortuaire depuis la France quelques heures plus tôt. Après une nuit blanche, je me suis rendu au cimetière. On m’enjoignit de poser une simple pierre, comme le veut la conception salafiste, plutôt qu’une tombe. J’ai érigé un mausolée. Remué par tant de souffrance et de déceptions, j’ai déménagé à Brighton, en Grande-Bretagne. Plutôt que d’œuvrer en faveur du bien commun, j’allais désormais penser à moi et préparer un MBA pour travailler dans la finance, à Dubai.

Puis il y eut le déclic des attentats contre Charlie Hebdo

le 7 janvier 2015. Choc de l’image. Électrochoc de l’insulte faite à l’islam. Lorsque j’ai vu ces meurtriers, j’ai pensé à Dieu et au Prophète salis - comment pouvaient-ils parler en leurs noms ? - et à une bonne partie de ma communauté, abasourdie, comme moi. Une fois de plus, j’ai compris à quel point nombre de musulmans étaient en deçà du message du Coran.
Deux jours après, ce sont des juifs qui étaient attaqués, parce que juifs… Alors j’ai récité la prière du destin pour que Dieu me montre la voie à emprunter…
Et l’évidence m’est apparue : m’engager non pour les hommes, mais désormais pour Dieu, car Lui seul ne déçoit pas. Cela m’a placé dans une tout autre logique. Après ces événements, j’ai senti que ce n’était pas moi qui parlais dans les médias, mais que j’étais porté. Le brouillard spirituel qui m’habitait s’était dégagé. Tout ce qui s’était passé dans ma vie m’avait préparé à ce désir de réformer l’islam, en expliquant ce qu’il est réellement et comment le vivre en France.
Un islam pacifié, axé sur l’essentiel : l’éthique, les valeurs, le lien, le respect. Un contre-courant est possible, si l’on diffuse un contre-discours, le vrai discours originel de l’islam : la paix et l’amour. Les versets de la guerre existent. Mais pourquoi et dans quel contexte ? Rien ne justifie de se battre aujourd’hui. On ne peut pas lire 114 sourates commençant par « Au nom de Dieu le Miséricordieux » et penser qu’1,6 milliard d’humains entreront au paradis parce qu’ils sont musulmans, et que tous les autres iront en enfer.

Je dois me battre sur deux fronts :

l’islamophobie d’ignorance et l’islamophobie idéologique. La première concerne ceux qui ne connaissent pas l’islam et qui sont effrayés. La seconde se rapporte à ceux qui considèrent cette religion comme foncièrement mauvaise et incompatible avec la démocratie, avec la France. Je dois lutter d’une part contre une sous-culture religieuse et d’autre part contre le radicalisme. J’ai ainsi repris des études de théologie.
Mon projet est d’approfondir mon savoir sur l’islam, mais aussi sur les autres religions, pour revenir à ses fondements et l’aborder dans un esprit critique. Et si Dieu le veut, je serai un jour imam dans les prisons.

Je me sens appartenir à une communauté spirituelle dépassant toutes les religions et tous les clivages. Comme le disait Ibn Hazm, un sage andalou :
« Méfie-toi de l’impie qui partage ta religion. Fais confiance à l’homme pieux qui ne partage pas ta religion. »

Pour moi, les gens de bien sont chrétiens, musulmans, juifs, agnostiques, hindous… Ils forment une communauté spirituelle croyant à une puissance supérieure, à un autre jour, à un au-delà, à une éternité. Ils vivent habités d’une puissance transcendant toutes les religions. Ils croient à un Dieu qui parle toutes les langues et à toutes les cultures. L’essentiel est la liberté de culte et celle d’adorer le Très-Haut.

D’après l’interview d’Anne-Laure FILHOL
publié dans l’hebdomadaire LA VIE du 9 juillet 2015, les Essentiels

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