MEMOIRES (7) Le départ pour le juvénat de Langon

Juvénat de Langon Nous étions à l’automne 1945. Finalement mes parents consentirent à me laisser partir. Un monde nouveau m’attendait à Langon. Les « juvénistes » étaient accueillis dans une grande maison, de construction récente. (note biographique sur le F. André Vial)

Juvénat de Langon, vue d'ensemble
Juvénat de Langon, vue d’ensemble

Je conserve encore dans un livre de prière une image - souvenir de ma communion solennelle en mai 1945.
Cette même année, sans doute au début du mois d’octobre, je partis pour le juvénat de Langon.

Nous étions à l’automne 1945. Finalement mes parents consentirent à me laisser partir. Un monde nouveau m’attendait à Langon. Les « juvénistes » étaient accueillis dans une grande maison, de construction récente et conçue pour abriter un juvénat et une école paroissiale.

On aperçoit encore ces bâtiments, à droite, au bord de la route venant de Renac en arrivant à Langon. L’emplacement était bien choisi, une centaine de mètres avant la route qui part à droite en direction de Beslé. On se trouve au bord d’un plateau, alors que s’amorce la descente sur le bourg de Langon en contrebas.

Juvénat de Langon vu de la route
Juvénat de Langon vu de la route

On domine la vallée de la Vilaine et la vue est magnifique. La rivière n’est pas loin mais elle n’est franchie à cet endroit que par le viaduc de chemin de fer qu’on appelle le Pont de Droulin. En 1945 les trains de la ligne reliant les villes de Rennes et Redon ne s’y aventuraient encore que très lentement. Ce viaduc en pierre avait été atteint par des bombardements des Alliés et en partie détruit. Le bourg de Langon est desservie par petite gare, un gros avantage à cette époque où les voitures étaient rares.

Cette entrée au juvénat me valut plusieurs déceptions.

Je n’y trouvais pas l’atmosphère que j’attendais, du moins dans les premiers temps. Nous étions un petit groupe d’enfants tous pensionnaires, autour de 25 je crois. Les externes étaient scolarisés à part dans le même bâtiment. C’était ma première expérience comme pensionnaire.

Fr André, le recruteur
Fr André, le recruteur

Je me retrouvais avec des camarades qui n’étaient pas forcément dans les mêmes sentiments que moi. Certaines conversations me choquèrent. Je me liai assez vite avec l’un de mes camarades juvénistes et lui confiai en toute confiance que je n’appréciais guère tous ces propos qui tournaient souvent autour des filles. Je croyais compter sur sa discrétion mais il n’en fut rien.
Dans ce petit groupe d’enfants vivant en milieu fermé émergeaient des individus qui donnaient le ton. Cette place de leaders ils la devaient souvent à leur habilité dans les jeux sur la cour de récréation.

Quand ils apprirent ce que disait le nouveau venu je pense qu’ils prirent peur. Ils craignaient d’être dénoncés au Frère responsable du juvénat. Un jour, au réfectoire, à ma table, je fus vertement remis en place par certains, plus grands et plus forts que moi. Je sentis que j’étais isolé et craignais des représailles. Il me fallut promettre de tenir ma langue. Le "chef de carré" me fit donner une part supplémentaire du plat pour acheter mon silence. C’était bon à prendre. Je trouvais que pour la nourriture c’était un peu juste dans ces premières années d’après guerre. Adieu la bonne soupe abondante et le lard fumant que maman extrayait chaque soir de la marmite.

Frère André VIAL est né à Lyon le 26 mai 1888. En 1904 il part pour la Turquie, il enseigne à Constantinople (1906) puis à Samsoun (1909).
On le retrouve à Athènes en 1919 puis à Monastir (Macédoine) en 1921 puis de nouveau à Athènes en 1932. En 1939 il rejoint l’école des Frères de Patras (Grèce)
Il est présent à Belgrade en 1941 quand la deuxième guerre mondiale atteint la Yougoslavie. C’est alors qu’il revient en France.
De Retour en France il est directeur d’une école de Frères à St-Nazaire. Celle-ci sera fermée en 1942 c’est alors que Frère André rejoindra Langon .
Il y restera jusqu’en 1959 en charge de la pastorale des vocations (recruteur). Il est décédé à Varennes-sur-Allier le 20 juillet 1968.
Quand il était "recruteur" il rencontrait beaucoup de familles et de nombreuses classes. Il rendait aussi des services ’hors programme’. « Avec son pendule il pouvait trouver une source mais aussi des insuffisances de santé qu’il soignait avec des gouttes "Poconéol" "(médecine homéopathique ?). Il avait aussi des dons pour les maladies de peau. " Ce "guérisseur" sans diplôme et bénévole faisait profiter les gens de ses capacités, même si ses soins n’étaient pas toujours courronnés de succès (…) Il était aussi musicien et jouait du cornet à pistons. » (Note donnée par F. Louis Hochet, 29/1/2006)

Je retins la leçon et tint ma langue jusqu’aux vacances de Noël. Quand je retournai à Bains pour Noël je déchargeai mon fardeau auprès du fr Benoît qui avait toute ma confiance. Il mit au courant les Frères de Langon. Ceux-ci devinrent plus vigilants et il s’en suivit une certaine épuration parmi les juvénistes. Nos éducateurs s’aperçurent que le Frère recruteur n’était pas assez regardant sur les choix des candidats. C’était le F. André dont j’ai déjà parlé. Il n’avait pas à faire la classe et il parcourait les campagnes d’Ille-et-Vilaine et du Finistère au volant de sa petite voiture. Ses confrères devaient le presser d’amener le plus de monde possible pour remplir ce juvénat !

La cour du juvénat
La cour du juvénat

Cloué au lit par la scarlatine

C’est pendant cette première année passée à Langon que je fus atteint par la scarlatine, sans doute au cours des premiers mois de 1946. On me soigna sur place en m’isolant de mes camarades. Cela me valut le privilège de bénéficier d’une petite chambre au 1er étage dans le quartier des Frères. Notre grande maison qu’on aperçoit encore sur les "landes de Langon" comprend deux corps de bâtiments qui forment une équerre. Le plus long s’étend en bordure de la route. La face sud de cette construction borde la cour de récréation et comporte un étage sur sa partie centrale. On trouvait là quelques petites chambres pour les Frères et une assez grande salle pour les réunions de la communauté.

Deux bons souvenirs me sont restés de cet épisode.

Ma famille fut mise au courant de ce qui m’arrivait et un jour je fus très surpris et très touché de voir arriver mon père dans ma petite chambre. Il avait fait la vingtaine de kilomètres qui séparent Langon de la Grée du Bléheu à bicyclette. Et les routes n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui !
Cette marque d’affection me surprit. Dans ma mentalité d’enfant de 12 ans j’avais le sentiment d’avoir coupé les ponts avec ma famille en un certain sens puisque j’étais parti malgré eux. Il n’en était rien bien sûr !

Le Pont de chemin de fer de Droulin
Le Pont de chemin de fer de Droulin

Bien plus tard, quand je fus rétabli, je reçus aussi la visite de maman accompagnée de la tante Marie, la sœur de ma mère. Toutes les deux aussi firent ce voyage à bicyclette. Peu avant d’arriver à destination elles s’arrêtèrent au bord de la route et voilà qu’une poule qu’elles transportaient sur le porte-bagage pour l’offrir s’échappa de leur panier. Elles eurent du mal à la rattraper. Cet incident amusa beaucoup la compagnie quand elles le racontèrent.

Dans la petite chambre où j’étais soigné je recevais parfois la visite de certains Frères. L’un d’entre eux se montrait particulièrement chaleureux. Il me fit cadeau d’une petite flûte en plastique, un pipeau. C’était le Frère Chanel. Il était musicien et accompagnait les chants à l’église de Langon. Un jour, spécialement pour me faire plaisir, il fit “ronfler” de toute sa puissance l’harmonium de la chapelle qui se trouvait juste au-dessous du plancher de ma chambre. Ce Frère avait deviné ma grande sensibilité et le besoin d’affection qui m’habitait. Je ne l’ai jamais oublié !

1945-1948, les trois années passées à Langon

Je quittai le juvénat de Langon pour celui de Varennes-sur-Allier à l’automne de 1948. Du temps passé à ce juvénat je garde de bons souvenirs. Certes, la formation intellectuelle me semble avoir été plutôt médiocre. La quinzaine de juvénistes, scolarisés à part, étaient de niveaux différents. Nos enseignants, tous des Frères, n’étaient pas spécialement formés pour l’enseignement secondaire. Les cours qu’ils donnaient étaient à peu près ceux d’une classe de certificat de fin d’études. On faisait aussi un peu d’anglais.

F. Hilaire Détraz en 1980

Je me souviens surtout des leçons d’arithmétique où je me défendais bien. Les leçons d’histoire assurées par Fr. Hilaire Détraz me plaisaient aussi beaucoup. Nous l’appelions F. Jules-Henri. J’ai appris par la suite qu’il était rentré de Belgrade. C’était le directeur de cette école mariste que les Frères avaient dû abandonner à cause de la guerre.
Je me revois encore dans cette petite salle près du réfectoire. Il ne trônait pas sur une estrade comme c’était l’usage mais il était à notre niveau. Il m’arrivait d’admirer son cahier de « préparations » ouvert sur la petite table qui lui servait de bureau devant nous. Tout était si bien ordonné et quelle belle écriture !

J’ai souvent raconté par la suite l’anecdote qui va suivre. F. Jules-Henri croyait à l’émulation aussi se plaisait-il à organiser ce qu’il appelait des « joutes ». Il soumettait de nombreuses dates d’histoire à la mémoire des concurrents. Le vainqueur de l’équipe était celui qui avait le mieux appris la leçon. Un jour il nous demanda quel politicien s’était rendu célèbre en 1871, en s’échappant en ballon de la capitale assiégée par les Prussiens. Comme personne ne répondait je hasardais le nom de ’Grandbêtat’. Etait-ce par erreur ou par malice que je sortis cette ’perle’, je ne sais ! La réplique jaillit aussitôt. « Non, Gambetta, Grandbêtat c’est vous ! ».

Faites connaissance avec le F. Hilaire Détraz

Si je faisais le bilan…

Est-ce à dire que les années passées à Langon furent des années perdues ? On pourrait dire cela sans doute si l’on ne considérait que les études. Ma formation première a connu bien des lacunes j’en ai toujours eu conscience. Dans le souci de compenser j’ai développé mon côté autodidacte. Cela m’a été utile par la suite. D’avoir appris très tôt à travailler seul me fut d’une grande utilité.

F Paul Etienne, 2e à partir de la gauche
F Paul Etienne, 2e à partir de la gauche

Le temps passé à Langon m’a laissé un bon souvenir dans l’ensemble. J’ai gardé une grande estime pour certains des Frères que j’ai vu vivre dans cette maison. Nous avions un Frère surveillant particulièrement attachant. Il s’appelait Fr. Paul-Etienne. C’était un homme grand et fort d’origine hongroise. A le voir on le sentait heureux et il nous communiquait cette joie de vivre. Il savait organiser nos loisirs de manière variée et originale. Il avait toutes espèces d’initiatives : la chasse aux écureuils dans les bois de sapins, les parties de pêche au bord de la Vilaine, les grandes sorties, etc. Il nous arrivait de partir à pied, au loin, pour la journée, emportant le repas dans une petite remorque. Comme il y avait peu de circulation en ce temps-là, on avait l’impression que ce beau pays, avec ses bois, ses étangs, ses carrières, nous appartenait tout entier. Il savait nous associer à la préparation des jeux. S’agissait-il d’organiser un jeu de pistes, il nous montrait comment fabriquer nous-mêmes une boussole dans le petit atelier de la maison et tout cela, bien sûr, avec les moyens du bord.

Frère Martial (au centre)
Frère Martial (au centre)

Je me souviens également du vieux Fr. Martial toujours affairé vers la cuisine, et son petit local de cordonnerie sous le préau. Victoire, la cuisinière avait souvent recours à lui car il assurait l’intendance. Parfois elle l’appelait à grands cris depuis la cour de récréation s’il était au premier étage, cela nous amusait beaucoup. C’est que ce bon Frère était mal entendant !

Un jour, nous étions sortis en récréation et notre Victoire avait beau crier, point de F Martial. Alors nous eûmes l’idée d’ajouter nos voix à la sienne. Victoire prit conscience du ridicule de la situation et nous lança à son tour :
« Huchez plus raou ! bande de mal polis ! » (Criez plus fort bande de mal élevés !)
L’expression était particulièrement savoureuse dans le patois du pays de Redon. J’ai souvent amusé les gens du cru en racontant cette anecdote !
Cela dit, il ne nous échappait pas que ce F. Martial était vraiment dévoué et faisait de son mieux pour rendre tous les services malgré sa surdité prononcée.

Au bord de la Vilaine
Au bord de la Vilaine

Bref ce sont des années dont je garde un bon souvenir et j’aime évoquer ce temps-là avec le F. Pierre Goutard qui m’avait précédé dans ce juvénat quelques années auparavant. Lui qui est né dans la région lyonnaise, encore enfant, avait été envoyé à Langon où il passa plusieurs années. Son oncle, F. Pierron (un frère de sa mère), avait fait partie de la communauté de Langon, à un moment tout au moins. Comme beaucoup de ces Frères arrivés en Bretagne dans les années 1930 il revenait de Turquie. Il est décédé à Montauban de Bretagne où il a été inhumé. Les Frères Maristes y ont tenu une école primaire pendant quelques années dans cette commune.