MEMOIRES (6 ) : Souvenirs d’enfance, des scènes qui m’ont marqué

Eugene Meha Souvenirs de la petite enfance : les prières en famille - Fait prisonnier en 1940, notre père échappa à la déportation en Allemagne. Quand il était dans un camp en France il entreprit d’écrire sur un cahier d’écolier ce qu’il vivait au jour le jour - Les prières ferventes de notre mère et des enfants pour demander le retour de leur père.

1940, la France est vaincue, papa est prisonnier. Prières pour sa délivrance

Il n’a pas encore été emmené en Allemagne. Peut-être le sera-t-il bientôt et pour combien de temps ? Maman est très inquiète, elle se retrouve seule avec trois enfants, André, 9 ans, Marie-Hélène, à peine 3 ans et moi-même, pas encore 7 ans. Bien sûr, il y a les grands parents, les oncles et les tantes qui ne nous laisseront pas tomber !

Jour de Toussaint pas de messe
Jour de Toussaint pas de messe
Jour de Toussaint. J’aurais bien voulu aller à la messe, mais impossible pour moi le matin je ne peux m’absenter. J’espère que la prochaine année je serai libre, vraiment ce n’est pas une vie.

Notre père racontera plus tard qu’il se trouvait dans un camp quelque part dans l’Yonne. Il n’avait même pas eu l’occasion de combattre, dira-t-il. Au début de la guerre il a 36 ans et 3 enfants. Il sera du nombre de ces réservistes mobilisés dans un deuxième temps au début de 1940. Leur armement est bien inférieur à celui de l’ennemi. Ils sont très vite encerclés et mis hors de combat au moment de la débâcle. Ils sont conduits à pied, sous une chaleur accablante dans une sorte de camp installé à la hâte. Situation provisoire, ils le savent ! Ils partiront certainement, bientôt, eux aussi, pour l’Allemagne comme des milliers d’autres ! En attendant le départ redouté on s’organise. On a besoin de cuisiniers, sans compétence particulière mais confiant dans sa grande capacité d’initiative il se porte volontaire.

Dans une pauvre petite église
Dans une pauvre petite église
Dimanche : Ce matin j’ai été à la messe, mais la pauvre petite église n’était pas foulée 2 hommes, 5 ou 6 femmes, et autant de prisonniers, quel changement avec le cher pays de Bains

Comment s’est-il procuré ce cahier d’écolier sur lequel il note au jour le jour les évènements qui marquent ses journées ? Il ne l’a pas dit. Ce cahier la famille l’a conservé, bien précieusement du moins ce qu’il en reste. Quand l’occasion m’a été donnée de lire ces notes j’ai éprouvé beaucoup d’admiration et d’estime pour celui qui les avait rédigées.

En 1914 il n’a que onze ans. Quand éclate la Grande Guerre, Jean, son frère aîné, est mobilisé. Pour Eugène, mon père, l’école est finie et les travaux de la ferme ne lui laisseront guère de loisir d’achever des études. Ce que je peux lire sur les fragments de ce cahier n’est nullement le travail d’un illettré. Le texte est parfaitement compréhensible et on s’attendrait à trouver beaucoup plus de fautes.
On voit qu’il n’a pas perdu de temps pour s’instruire quand les circonstances sont devenues favorables. Pensons au temps passé à Versailles avec maman comme employés de maison au cours des années 30. Les quelques livres, trouvés plus tard dans une armoire, semblent avoir beaucoup servi !

Le temps est long - quelques paroles d'espoir
Le temps est long - quelques paroles d’espoir
Mardi 27 Voilà encore un mois qui s’avance, mai je me demande si on va vers la libération ou non la moisson se termine, je ne sais ce qu’on va faire de nous, si on retourne dans un camp il faudra chercher quelque chose.
Mercredi 28 Aujourd’hui j’ai eu quelques paroles d’espoir peut-être qu’après la moisson on sera lâchés peut-être ? On l’a entendu tant de fois, c’est ce qui fait que je suis las.

Dans ce cahier, en revanche, peu de ces détails qu’on aimerait trouver, seulement les menus faits qui marquent les journées passées dans ce camp. La grande et presque unique préoccupation est de trouver à manger. Où se trouvait ce camp. J’ai repéré un nom de lieu plus ou moins bien orthographié. Ce serait « Quarré-les-Tombes », un chef-lieu de Canton, situé effectivement dans le département de l’Yonne et les monts du Morvan, non loin d’Avallon.

Combien de temps restera-t-il dans ce camp il ne le dit pas. …..

Mais pendant ce temps que se passe-t-il à Bains ? Ce que je ne saurais oublier ce sont les prières que maman nous fait dire et elles sont nombreuses, pour que notre papa revienne de la guerre. Dans mon âme d’enfant je suis persuadé que de si ferventes prières seront certainement exaucées !

Des nouvelles de la famille
Des nouvelles de la famille
hier soir comme je n’y pensais pas le moins du monde des nouvelles ce que ça peut me faire plaisir après trois mois savoir toute la famille en bonne santé, j’avais presque peur de l’ouvrir tellement je craignais les mauvaises nouvelles, quel plaisir quand je pourrai revoir tout ce petit monde mais ce jour est peut-être encore bien éloigné.

Faut-il voir une réponse à ces prières dans ce que je vais raconter maintenant ? Voilà que, loin de toute attente, on voit revenir notre père. Il n’est pas allé en Allemagne comme prévu. Dans le camp où il était interné il a été victime d’un grave accident. Que s’est-il passé exactement, c’est difficile à savoir. Il expliquera qu’il se trouvait au premier étage d’une maison. Il n’y avait plus de rampe d’escalier, elle avait servi de bois de chauffage. Cela lui valut une chute terrible qui aurait pu lui coûter la vie. Il fut transporté au Val-de-Grâce à Paris pour soigner sa mâchoire cassée. Je me rappelle seulement qu’il fut réformé et renvoyé chez lui. Quand il revint à la Grée du Bléheu il ne pouvait plus ouvrir la bouche immobilisée dans une sorte de plâtre. Entre ses lèvres il ne restait qu’un petit trou pour l’alimenter. En revivant cet épisode je me pose beaucoup de questions auxquelles je voudrais pouvoir répondre. Mais ma mémoire d’enfant n’a pas enregistré les circonstances qui permettraient de mieux comprendre cet évènement extraordinaire.

Que le pardon est difficile !

Quand les parents vinrent s’installer dans la petite maison qu’ils avaient achetée à La Grée du Bléheu ils ne furent pas accueillis avec beaucoup de sympathie par les gens du village. On parle quelquefois de ces petites communautés villageoises où tout ne devait être qu’harmonie. C’est ignorer la réalité. Dans ce hameau qui comptait une demi-douzaine de petits propriétaires s’était établi une sorte de hiérarchie. La considération qu’on vous accordait venait de l’étendue de vos terres, de l’importance de votre troupeau et des dimensions du tas de gerbes de blé (on disait la « barge ») au moment de la récolte.

Bienheureux les pacifiques
Bienheureux les pacifiques

L’arrivée d’un nouveau venu, si modeste soit-il pouvait perturber cet équilibre. Nos parents eurent à faire face à de petites vexations, des réflexions, de ces petites choses qui vous font comprendre que vous n’êtes pas les bienvenus. Je ne peux guère apporter de précisions. Une seule toutefois. Maman allait puiser de l’eau au puits du village. De quel droit ces nouveaux venus venaient-ils à ce puits alors qu’ils n’avaient contribué en aucune façon aux frais engagés pour le creuser longtemps avant leur arrivée ?
Il faudrait dire ici comment les parents relevèrent ce défi en creusant leur propre puits. Mais cette digression m’éloignerait trop de mon propos !

La scène que je veux évoquer dut se passer à Noël ou au Premier de l’an. Une démarche de réconciliation fut tentée par quelqu’un du village. On l’appelait le « Grand Pelot ». Il jouissait d’un réel prestige, je serais tenté de dire qu’il apparaissait comme une sorte de « leader » dans ce milieu, le « coq » du village diraient certains ! Il vint à la maison pour présenter des excuses, demander une sorte de pardon. Mais l’accueil n’eut rien de chaleureux. Notre père n’était pas de ceux qui ont le pardon facile. Je revois cet homme, plus de 70 ans plus tard, poursuivant gentiment notre père autour de la table ronde de la chambre (la pièce la plus grande de la maison). Il lui tendait son paquet de cigarettes en disant : « Prends une cigarette, Eugène ! » Mais Eugène refusait obstinément ce geste de réconciliation et se montrait inflexible ! J’espère que par la suite il regretta d’avoir refusé cette main tendue. Mais la démarche tout à l’honneur du « Grand Pelot » dut porter ses fruits.

Les prières en famille

Puissance de la prière
Puissance de la prière

Nous sommes réunis, père, mère et les trois enfants autour de cette table ronde de la chambre. Maman débite des prières qui me paraissent longues et ennuyeuses. C’est sa façon, à elle, de faire prier sa petite famille, elle n’en connaît pas d’autres sans doute. Les enfants se plient sans trop de peine à ce qui leur paraît une corvée. Cela doit être bien plus difficile pour leur père. C’est bien ce que je perçois à certains signes. Mais pourtant il ne refuse pas de prendre part à cet exercice.

On faisait cela tous les jours ou seulement le dimanche ? Cette habitude s’est-elle conservée longtemps ? Je peux seulement dire que, tant que notre mère sera encore en santé, je la verrai, matin et soir « faire ses prières » au pied de son lit, soir et matin ! Sa manière de prier a probablement beaucoup évolué au fil du temps. Ses enfants, dont je suis, ont certainement fait partie de ses soucis qu’elle confiait à Dieu. Il m’arrive de repenser cela. Le sens du devoir était très développé chez elle, je crois qu’elle me l’a transmis !

Varennes-sur-Allier, 28 janvier 2015