MEMOIRES (5 ) Retour sur les années difficiles de la 2e guerre mondiale

Guerre Mon enfance au Bléheu chez mon grand-père, ce que j’ai vu de la guerre de 39-45. Tout cela paraîtra bien lointain aux nouvelles générations, tout comme ce que me disait le grand-père de sa guerre de 14-18. Pourtant elle n’était terminée que de 20 ans à peine !

Des soldats allemands bénéficient d’un jour de congé

L'étang dit du Pont-Haut après aménagement
L’étang dit du Pont-Haut après aménagement

Certaines scènes de cette époque restent présentes à ma mémoire.
Celle que je vais rapporter se situe longtemps avant ou peut-être au cours de l’été de 1943. J’étais au village du Bléheu chez le grand-père comme il m’arrivait souvent pendant l’été pour garder son petit troupeau de vaches. Un après-midi on vit arriver dans le hameau quelques soldats allemands. Incapables de se faire comprendre ils allaient ici ou là à la recherche dont ne sait quoi. Femmes et enfants, peu rassurés, les observaient à la dérobée. L’un des soldats découvrit le puits du hameau. Il se trouvait près de la route qui s’enfonce dans le village, sur la droite en venant du bourg. Il parut s’y intéresser, on se demandait pourquoi. Un peu plus loin, sur la route de la Grée du Bléheu, en un lieu appelé simplement « La haut » se trouvaient quelques maisons. Là aussi les curieux visiteurs découvrirent un puits au bords de la route et l’examinèrent. Cette nouvelle répandue dans la village sema l’inquiétude. Avaient-ils quelques mauvaises intentions ?

Ce n’étaient que des éclaireurs

L'étang dit du Pont-Haut après aménagement
L’étang dit du Pont-Haut après aménagement

Le lendemain ou plusieurs jours plus tard, à la tombée de la nuit, on aperçut au loin, sur les hauteurs du bourg de Bains des nombreux véhicules tous phares allumés, qui se dirigeaient vers nous. Spectacle très rare en ces temps-là. Surprise plus grande encore quand on le vit s’arrêter chez nous . Au matin on vit camions et voitures occupant tous les espaces libres de notre hameau. Il faisait beau et ces nouveaux arrivants paraissaient se détendre comme si on leur avait donné un jour de congé. Ils ne nous voulaient pas de mal et cherchaient plutôt à sympathiser. Les adultes, de chez nous, restaient méfiants mais les enfants furent vite apprivoisés. Ces soldats n’avaient besoin de rien sinon de l’eau de notre puits ! L’après-midi de ce jour des musiciens (l’harmonie de la troupe ?) donna une sorte de concert. Ils s’installèrent avec instruments et pupitres dans une prairie derrière l’étable de notre voisin Jean Morice. Pour un petit campagnard de ce temps-là quel spectacle, quel régal que cette musique ! Comme admirateurs ils n’eurent guère que les enfants qui s’approchèrent sans crainte. Je fus épaté surtout quand je vis le chef d’orchestre lancer en l’air, bien haut, sa baguette et la récupérer avec un aplomb parfait.

Charette d'autrefois
Charette d’autrefois

Quand je conduisis mes vaches au pré du côté du Bourg j’aperçus un soldat installé près d’une mitrailleuse, pointée vers le ciel. Il avait choisi un espace dégagé sur cette sorte de petit marais où coule un ruisseau à l’endroit que l’on nomme le « Pont Haut ». C’était avant que ce lieu ait été aménagé. Cette sentinelle qui guettait le ciel avait légèrement dissimulé son arme avec un branchage. Pendant que ses compagnons s’amusaient sa mission devait être de décourager les avions de passage. Cet attroupement inaccoutumé aurait pu les intriguer. Mais finalement rien ne troubla cette journée et le détachement fut bientôt reparti.

La crainte des bombardements

Dès 1943 la guerre se fit plus présente dans notre région. Il n’était pas rare d’entendre le grondement d’une dizaine de gros avions passant en même temps au-dessus de nos nos têtes. Au bruit de leurs ronflements le soir on sortait pour voir le spectacle d’un ciel balayé par de puissants projecteurs. Ces bombardiers, on le savait, n’étaient pas pour nous pour les grandes villes de la côte sud, Nantes, Saint-Nazaire et Lorient pourtant on n’était pas complètement tranquilles surtout la nuit car il fallait calfeutrer fenêtres et portes vitrées pour ne laisser filtrer aucune lumière. Il arrivait aussi, parfois, que ces avions lâchent des bombes en pleine campagne.

Souvenir de la guerre de 39-45
Souvenir de la guerre de 39-45

Ces années-là ma famille était déjà installée à la Grée du Bléheu mais je me trouvais, le plus souvent, chez le grand-père au Bléheu. A côté de sa maison habitaient quelques réfugiés. Ils fuyaient les villes, devenues dangereuses sans parler des problèmes de ravitaillement. Certains avaient connu les bombardements et en restaient marqués. Une femme assez âgée, vivant dans la maison voisine était terrorisée quand les avions passaient. Elle criait sa peur et affolait tout le monde. Mon grand-père (Mathurin Joubaud) avait fait la guerre de 14 et me la racontait souvent au coin du feu. Il recommandait de s’allonger par terre en se bouchant les oreilles en cas de bombardements. Tout cela n’était guère rassurant pour un enfant de mon âge surtout lorsque je me trouvais seul avec mes vaches et mon chien loin du village.

Des bombardiers s’intéressent à Bains-sur-Oust

Des évènements me sont restés très présents. Un jour que je gardais ma demi-douzaine de bêtes avec ma sœur Marie-Hélène, on vit passer au-dessus de nos têtes une escadrille dans un bruit impressionnant. Alors que l’ensemble des appareils s’éloignaient vers le sud l’un d’entre eux fit demi-tour et exécuta une sorte de piquée au-dessus de nos têtes. Terrorisés on s’allongea par terre en se bouchant les oreilles comme avait dit le grand-père. Une terrible explosion retentit. L’instant d’après, me sentant intact, je relevai la tête et interrogeai ma petite sœur, encore bien vivante elle aussi. Nous avions été épargnés. La bombe ne nous était pas destinée. Elle visait un camion caché dans un bosquet à quelques kilomètres de là. Mais la cible fut manquée.

Guerre de 14-18
Guerre de 14-18

Bombardement de « Rivière d’Oust »

Une autre fois, un matin, je me trouvais chez mes parents, à la Grée du Bléheu. Je remontais la route qui traverse le hameau en conduisant notre petit troupeau quand, soudain, il y eut un grand fracas. Cette fois ce furent plusieurs bombes qui s’abattirent sur quelques maisons, en pleine campagne, au sud de notre commune. Quelques maisons furent détruites. L’une d’elles appartenait à Joseph Rouxel qui, plus tard, devint mon beau-frère mais il n’y eut aucune victimes. C’était précisément le jour où j’avais tenté une expérience qui avait mal tourné. J’avais mis quelques-uns des lapins de la famille dans une sorte d’abris grillagé à l’extérieur de leur cage mais ils s’en étaient échappés. Cela m’avait valu de vigoureuses remontrances. A mon grand soulagement, après ce bombardement il ne fut plus question de mes expériences malheureuses. On avait bien d’autres soucis !

Les avions larguent des « tracts »

Les autorités d’occupation, sans y parvenir parfaitement, faisaient tout leur possible, pour nous tenir dans l’ignorance des évènements touchant la guerre. Il était défendu de ramasser les tracts que les avions larguaient au-dessus de nos têtes. Pourtant, bravant l’interdit, non sans crainte, un matin, je ramassai l’un de ces papiers. Qui pouvait me voir, j’étais loin de toute habitation et gardais les vaches au lieu-dit « Buré ». Sur ce tract, encore humide de la rosée du matin, un croquis montrait un cercle rouge entourant un gros point bleu. Difficile de comprendre ce message à mon âge. Plus tard je compris. Une armée allemande était prise au piège, encerclée par les Russes à des milliers de kilomètres. Que voulaient dire ces messages éparpillés dans la campagne sinon soutenir notre moral ? "Prenez courage, disaient-ils, cette armée que vous croyez invincible ne le sera pas toujours !" Nous devions être au début de l’année 1943 ou peut-être un peu avant quand la bataille faisait rage autour de Stalingrad. Je venais d’avoir 9 ans.

Guerre de 14-18 Soldats anglais
Guerre de 14-18 Soldats anglais

Autre fait qui m’intriguait : on voyait parfois descendre du ciel en abondance de fines lamelles de papier d’aluminium qui parsemaient prés et champs. On expliqua par la suite que c’étaient des sortes de leurres lâchés par les avions des Alliés pour tromper les radars ennemis.

Un matin des Allemands retiennent des passants sur la place du bourg

La nouvelle du débarquement en Normandie le 6 juin 1944 nous fut très vite connue . Jean Morice, Le voisin du grand-père au Bléheu, avait l’un de ces anciens postes de radio à lampes très rares à l’époque avant l’invention des « transistors ». On les appelaient des TSF. C’est lui qui nous apprit l’événement annoncé par la radio de Londres.
Sentant que la délivrance ne tarderait plus longtemps bien des habitants, d’ordinaire paisibles, devenaient nerveux et se sentaient une vocation tardive de « grands résistants », même au pays de Redon.Un cycle d’attentats - répressions était lancé. Ceux que, chez nous, on appelait les terroristes faisaient des « coups de main ». Les occupants se vengeaient sur les populations innocentes. André, mon frère aîné, faillit être victime de ces circonstances. Parti, un matin, au Bourg de Bains, il fut bloqué là, avec de nombreuses personnes, par des soldats les empêchant de partir. Dans quelle intention ? Tout à coup, on ne sait pourquoi, les militaires regagnèrent en hâte leurs camions et partirent en abandonnant leurs prisonniers. En cette fin de printemps 1944 nos ennemis devaient envisager l’avenir avec inquiétude et il n’est guère surprenant que certains de leurs chefs en arrivaient parfois à excès malheureux. Il faut s’en souvenir quand on parle aujourd’hui de certains drames comme celui d’Oradour-sur-Glane.

Guerre de 14-18 Soldats anglais
Guerre de 14-18 Soldats anglais

Des soldats allemands au Bléheu

Cela me rappelle un incident gravé dans ma mémoire d’enfant de dix ans et demi. Un après-midi du mois de juin ou juillet 1944 je me trouvais avec quelques femmes assises près de maison du grand-père. Elles étaient occupées à des travaux de couture. Tout à coup une demi-douzaine de soldats allemands s’avancèrent vers nous. Certains portaient une sorte de bonnet noir fourré . On disait que c’étaient des Russes blancs particulièrement redoutés. Que nous voulaient ces visiteurs inattendus ? Un bon moment ils essayèrent vainement de se faire comprendre par des gestes et des paroles étranges. La tension montait. Le gros chien, un berger allemand, de notre voisine, une « réfugiée » aboyait rageusement et sa maîtresse ne parvenait pas à le calmer. L’un des soldats allait-il sortir son revolver pour abattre l’animal ?
La scène fut dénouée de manière inattendue. L’un de ces hommes en uniforme aperçut tout à coup une faux suspendue dans le grand poirier qui nous faisait de l’ombre. S’il ne fallait que cela pour leur bonheur… Avec force signes on leur fit comprendre qu’ils pouvaient emporter sans scrupules cet outil biscornu qui sert à couper du foin ou du trèfle.

Mais ils voulaient autre chose encore ! Soudain ils aperçurent un jeune homme, un voisin un peu plus âgé que moi. Dès qu’il déboucha au coin de la maison du grand-père il prit peur en apercevant les Allemands. Ceux-ci se mirent à l’appeler. Il hésita prêt à se sauver. Les femmes crièrent à leur tour : « Ne te sauve pas ! Ils vont te tirer dessus ! »
A notre grand soulagement ils n’insistèrent pas et s’en allèrent en emportant la faux du grand-père. Quand ils rejoignirent leur voiture stationnée un peu plus loin, hors de notre vue, je les suivis discrètement et aperçus une charrette à quatre roues attelée d’un cheval. On ne voyait jamais cela chez nous ! Un homme de l’escouade, révolver au poing, était posté devant elle. Les jours suivants on retrouva la faux abandonnée dans un champ. Les soldats après avoir coupé ce qu’il leur fallait de fourrage avaient disparu en abandonnant la faux.
Pourquoi en voulaient à notre René Saindon qui eut bien peur ? Sans doute ces soldats poussaient-ils l’honnêteté jusqu’à vouloir emmener quelqu’un pour rapporter la faux !

Paris, buste du général Leclerc
Paris, buste du général Leclerc

Le grand soulagement de l’armistice

Cette guerre a marqué assez profondément mon enfance. Lorsque les cloches de Bains sonnèrent à toute volée pour annoncer l’armistice le 8 mai 1945 j’en éprouvai un profond soulagement. Ce jour-là encore je gardais les vaches, seul avec mon chien, loin de la maison. Notre commune, proche de Redon, n’était plus occupée depuis près d’un an. La France avait été libérée presque entièrement avant la fin de 1944 et le sort de la guerre se jouait bien loin de la Bretagne. Pourtant dans notre région on vivait dans la crainte. Les Allemands occupaient encore une grande partie de la Loire-Atlantique (on disait la Loire Inférieure). Ils s’étaient retranchés dans une sorte de poche dans l’arrière pays de Saint-Nazaire. Cette zone s’étendait vers le Nord jusqu’aux abords de Redon. Ces anciens occupants pouvaient à tout moment sortir de leur réduit et reprendre cette petite ville peu protégée. Il n’en fut rien. Durant cette période intermédiaire des bombardiers passaient encore fréquemment au-dessus de nos têtes. Cela nous rappelait que la guerre n’était pas finie.