MEMOIRES (23) - 1978-79 Mon année à St-Joseph du Mayet de Montagne

Pendant les vacances d’été de 1978 je quittai Crozon, sans « cérémonie », pour m’installer au Mayet-de-Montagne, au collège St-Joseph dans le département de l’Allier - Je me crus trop facilement guéri, diminuant peu à peu les doses des médicaments qu’on m’avait prescrits - Hospitalisé à nouveau dans un hôpital psychiatrique.

Pendant les vacances d’été de 1978 je quittai Crozon, sans « cérémonie », pour m’installer au Mayet-de-Montagne, au collège St-Joseph dans le département de l’Allier. Je pris la place de Fr. Daniel Chambonnière. Lui-même retourna à Crozon. Maurice Martin quitta lui aussi Le Mayet pour rejoindre N.D. des Victoires à St-Pourçain-sur-Sioule (Allier).

site Internet du Collège du Mayet de Montagne (2009)

Je me trouvais dans le lieu idéal pour me refaire une santé. Je profitai au maximum du bon air dans cette petite ville de la Montagne Bourbonnaise. Je faisais de fréquentes sorties à pied, accompagné souvent de F. Négron, un confrère âgé d’une grande simplicité et plein de cette sagesse puisée, en partie sans doute, dans sa Lozère natale. Parfois je partais seul dans la campagne pour de grandes balades à bicyclette. Comme on n’avait pu me confier un service complet d’enseignement il me restait du temps pour lire ou me reposer.

Une ombre au tableau

Le seul point noir du tableau c’était l’ambiance que je respirais dans cette école. Certains professeurs n’avaient pas bon esprit. F. Alphonse Charrier, depuis trop longtemps en poste dans cet établissement était mal vu. Au fil des années, comme responsable de l’économat, il avait fini par prendre trop de place. Le directeur, F. Jean Portal, un Lozérien comme F. Alphonse n’avait guère les coudées franches. C’est vrai qu’il n’était pas non plus de nature à s’imposer. F. Robert Gugliemetti, responsable de l’internat et de la surveillance passait mal lui aussi auprès du personnel laïc. C’était certainement un homme très dévoué. On sentait qu’il avait du mal à communiquer. Cela devait jouer dans ses relations avec les collègues. Il ne devait pas avoir la vie facile tous les jours dans ce gros internat avec beaucoup d’adolescents difficiles qui nous venaient de Vichy et de Roanne. Certains jeunes qui sont passés par l’internat de cet établissement en ont peut-être gardé mauvais souvenir. Pourtant il serait intéressant de savoir combien de « pensionnaires à problèmes » ont pu se ressaisir, notamment grâce au sport qui tenait une grande place dans cet établissement.
Certains professeurs laïcs essayèrent même de me faire rentrer dans leur jeu. Cela me pesait.

Paysage de montagne

Mais la vraie difficulté était ailleurs

Je me crus trop facilement guéri, diminuant peu à peu les doses des médicaments qu’on m’avait prescrits. J’aurais voulu effacer ce qui s’était produit l’année précédente. Cette maladie m’avait perdre toute considération auprès des confrères. C’est du moins ce que je croyais. Comment reconstruire ce personnage ?
A cette époque je ne voyais pas que cet accident de santé m’offrait une occasion unique de réorienter ma vie. La façon dont j’avais envisagé ma vie religieuse depuis la sortie des « maisons de formation » n’était pas la bonne. D’autres épreuves allaient s’avérer nécessaires pour m’amener à y voir plus clair.

Eté 1979, une nouvelle session PRH

A la fin de l’année scolaire, sans prendre conseil de qui que ce soit et ignorant l’expérience vécue en 1978 je m’inscrivis à une nouvelle session PRH à Rennes. Comme à la session précédente je connus des expériences grisantes. Après cette session quand je rentrai à La Grée du Bléheu chez mes parents ils remarquèrent que je n’étais pas tout à fait dans mon état normal. J’en avais conscience en partie tout au moins. Mais je pensais pouvoir me tirer d’affaire tout seul mais c’était sans compter sur les événements qui allaient suivre.
En effet après ce temps de vacances en Bretagne je devais me rendre à Pau dans le midi de la France. Je devais participer à la deuxième assemblée générale organisée par les Frères Maristes de France. C’était celle qui faisait suite à celle qui se tint à Quimper en 1974. Il eût été bien plus sage de ne pas y aller et de profiter de ce temps pour me reposer. Mais je ne me rendais pas compte du danger que cela comportait.

Hôpital Ste Anne Hopital - chapelle

La session de Pau, été 1979

L’ambiance de cette grande assemblée ne fit qu’augmenter mon excitation et bientôt mes dernières forces furent épuisées. Comme il arrive fréquemment en pareils cas je perdis par moments le sens des réalités et commis des erreurs de jugement que je regrettai plus tard quand j’en pris conscience. Je passais de longs moments dans une petite chapelle en proie au découragement au point de souhaiter la mort.

J’ai gardé en mémoire un curieux petit fait dans lequel je vois une intervention discrète des puissances surnaturelles, quelque chose qui s’apparente à l’épisode de la carte postale rapporté à l’article précédent.
J’étais assis, seul sur un banc au soleil, profitant de quelque temps libre, essayant de me reposer. Tout à coup je vis s’avancer dans ma direction un homme, de taille moyenne, assez âgé, qui promenait son petit chien. Il s’arrêta à peu de distance devant moi et, je ne sais pour quelle raison, il donna une petite correction à son chien. Il ne manifestait pas de colère et les tapes qu’il administra à cet animal n’avaient rien de violent.

Tableau Christ en croix

A cet instant je fus vivement éclairé d’une lumière intérieure qui me faisait comprendre que j’allais, moi aussi, recevoir une correction de cette sorte. Mais elle me serait donnée sans méchanceté et même avec une certaine douceur par quelqu’un qui m’aimait.
Cette scène qui se déroula devant moi ne dura qu’un instant et l’homme, suivant son chemin, disparut rapidement en s’éloignant sur ma droite. J’aurais voulu le retenir, lui parler, m’assurer qu’il était bien réel.
Quand je repense à cet événement me revient à l’esprit ce que dit l’évangile de Luc à propos de Jésus qui se fit brièvement reconnaître par les disciples d’Emmaüs au cours du repas. « Ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards » (Lc 13, 31).

Une intervention discrète de F. Charles Howard

Mon excitation m’entraîna à commettre quelques excentricités. Certains confrères s’en aperçurent. Ce fut le cas particulièrement de F. Charles Howard, alors Conseiller Général, et représentant le Supérieur Général à cette session. Ce Frère australien succéda au F. Basilio Rueda quelques années plus tard comme supérieur général de la congrégation.
Il devait avoir un agenda bien chargé. Pourtant il abandonna tout pour s’occuper de moi pendant toute une soirée. Je pris rapidement conscience de revivre la scène du « Bon Pasteur » qui abandonne tout son troupeau pour ne s’occuper que de la « brebis perdue ». Je parlai avec lui, longuement, en anglais. Je dus lui faire part de toutes mes souffrances. Il m’écouta avec beaucoup de bonté. Je vécus quelque chose d’exaltant pendant cette soirée, cela comblait mon profond désir d’être reconnu. Mais cela finit d’épuiser mes dernières réserves nerveuses. Après cela il aurait fallu m’obliger à quitter la session pour aller me reposer quelque part. Cette décision qui m’aurait épargné le dénouement douloureux de la crise qui allait suivre ne vint pas.

Hospitalisé à nouveau dans un hôpital psychiatrique

Icone de la Pentecôte - recto verso

Je vais rapporter ce que ma mémoire a conservé du dénouement de cette crise. Un soir je m’enfermai dans ma petite chambre de la cité universitaire de Pau. Je m’occupai à dessiner avec des feutres de couleur. Sans doute avais-je déjà perdu le sens des réalités car je ne bougeai pas quand l’heure du repas arriva. Cela dut inquiéter mes confrères. Ils vinrent frapper à ma porte qui était fermée à clé. On alla chercher le gardien. J’aurais dû ouvrir la porte, je le pouvais car j’étais conscient. Pourquoi ai-je agi de cette sorte ?
Quand on enfonça la porte j’étais debout derrière celle-ci et fus précipité violemment sur le sol. Il faisait très chaud et je ne portais aucun vêtement. Je me rappelle qu’on jeta sur moi quelque couverture.
J’expérimentai pour la première fois un phénomène curieux. Je vis apparaître comme en un éclair, dans mon imagination le visage d’un confrère. Je crus deviner du mépris sur ce visage. Etait-il présent à cette scène ? Je ne le crois pas. De toute manière je n’aurais pas pu le voir car je fermais les yeux. Quand j’eus retrouvé la santé il me resta quelque chose de cette vision et j’éprouvai une certaine gêne quand je le rencontrai dans la réalité.

Quand je repris conscience j’étais à l’hôpital psychiatrique de la ville. Il est probable qu’on m’administra des drogues mais je ne fus pas plongé dans une sorte de coma profond comme à Brest lors de mon hospitalisation. Pendant les quelques jours que je passai dans un état mi-conscient certaines scènes se produisirent qui ont été difficiles à oublier par la suite. Non pas que j’aie été violent de quelque manière. Lorsque certaines scènes me reviennent en mémoire je me sens dévalorisé à mes propres yeux, comme ces fous ou ces criminels qu’on méprise.

Des moments traumatisants difficiles à oublier

Il m’a fallu beaucoup de temps pour me rassurer et me dire que je n’étais pas anormal. Pendant les années qui ont suivi s’est opérée une véritable reconstruction de ma personnalité. Du reste je me suis souvent demandé si, auparavant, je n’étais pas quelqu’un qui ne s’appartenait pas. Les années de formation avait créé un personnage qui ne correspondait pas à ce que je suis en profondeur.
Longtemps plus tard j’éprouvais un immense soulagement en constatant que ma véritable personnalité commençait à émerger. Je considérais cela comme une guérison, une sorte de miracle dont je ne pourrais jamais remercier Dieu suffisamment. Je pressentais que cette délivrance me vaudrait une vieillesse heureuse.