MEMOIRES (22) - 1977 retour à Ste-Jeanne d’Arc de Crozon

Une succession mal préparée - un lot de déconvenues - un confrère difficile - une malheureuse session - accident de santé et période difficile à vivre.

C’est à contre cœur que j’avais accepté de retourner à Crozon comme directeur. Je me savais très fatigué. J’aurais souhaité prendre un temps de recul. Cela m’aurait donné du temps pour mener à bien cette sorte de psychothérapie que j’avais commencée. Mais si j’abandonnais, provisoirement au moins, toute direction d’établissement il me serait très difficile de m’y remettre. J’avais été heureux dans mon premier séjour à Crozon et j’avais le sentiment d’avoir laissé un assez bon souvenir dans cet établissement. Pour achever de me décider le Provincial m’avait promis une situation facile.

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Je ne tardais pas à déchanter

Daniel Chambonnière, mon prédécesseur et remplaçant dans cette maison depuis 1971 avait mal préparé la succession. Sans doute pour ménager les parents d’élèves et en cédant à des pressions, il n’avait pris que des demi-mesures. L’internat n’avait pas été réellement supprimé comme on me l’avait promis. Daniel avait imaginé une formule difficile à gérer.
Autre déconvenue : notre école devait organiser une sorte de ramassage scolaire, pour le temps de midi. Cela arrangeait les familles de marins pompiers, dont les nombreux enfants fréquentaient notre établissement. Mais nous n’avions plus de chauffeur. Assurer ce service moi-même, m’occuper de l’internat et de beaucoup de surveillances personnellement, tout cela me retombait dessus.

L’accueil particulier de l’un des confrères de communauté

Pour corser le tout, le F. Clément J. (aujourd’hui décédé) que j’avais accueilli à Crozon lors de mon premier stage (lorsqu’il avait quitté St-Pourçain) n’était plus celui que j’avais connu. Avec sa forte personnalité il cherchait à s’imposer. Il répétait à qui voulait l’entendre que le retour de « Méha » à Crozon comme directeur, à défaut d’autres solutions, était un « moindre mal ».
Dès les premiers mois il y eut des affrontements. Je percevais chez cet homme des choses qui m’inquiétaient. Ses conversations tournaient assez souvent sur des questions touchant le sexe. Certains s’en amusaient sans le lui dire. Bien des années plus tard, quand il eut quitté Crozon et passait sa retraite en Lorraine, un curieux appel téléphonique que je reçus par hasard (curieux hasard que celui-là !) à St-Pourçain confirma mes soupçons. Cet homme devait vivre avec des souvenirs familiaux très douloureux. D’une certaine manière je devais lui faire peur avec le côté inflexible de mon caractère. Peut-être se demandait-il ce qui arriverait au cas où je découvrirais des choses déplaisantes sur son compte. Cette même année scolaire, au 2e trimestre si je ne me trompe, il passa par des moments difficiles. Plusieurs fois je vis arriver dans mon bureau des élèves un peu affolés disant que Fr. Clément avait quitté sa classe en saignant du nez ! Il lui arrivait de s’enfermer à clé dans sa chambre, tous volets fermés.

Un autre confrère malheureux

Un autre confrère de la communauté paraissait, lui aussi, très malheureux. Quand nous ne promenions ensemble sur la petite route tranquille qui conduisait sur les falaises du ’chemin du Men-Hir’ il m’avait fait comprendre assez nettement qu’il avait l’intention de quitter la congrégation. Au début du 3e trimestre quand la maladie m’eut terrassé il fut atteint lui aussi d’une bien curieuse affection. On dut l’hospitaliser à Brest quelque temps puis il se remit. On ne sut jamais ce qui s’était passé au juste. Je constatais seulement qu’après cet épisode mystérieux il avait renoncé au projet dont il m’avait parlé.

L’année scolaire 77-78 commença donc sur de mauvais augures

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En exigeant la suppression pure et simple de l’internat et du ramassage scolaire évoqué plus haut je mécontentai certains parents. Ils me le firent sentir lors de certaines réunions, un sujet de tension de plus ! Les souvenirs que j’ai conservés de cette période sont douloureux pour la plupart. Je me débattais tant que je pouvais pour faire face sans garder suffisamment le souci d’économiser mes forces. J’avais peu de soutien à attendre de la part des confrères de la communauté. Heureusement René Kermel, le laïc surveillant engagé par Fr. Daniel, me soutenait de son mieux en assurant du secrétariat et de la surveillance et il ne se ménageait pas !

Vacances de Pâques 1978 : la session qu’il n’aurait pas fallu faire

Quand arrivèrent les vacances de Pâques de 1978 j’étais épuisé mais je ne le savais pas. Poursuivant le travail entrepris à Chagny, avec PRH (association ‘Personnalité et Relations Humaines’), je m’inscrivis à une session à Rennes. C’était la deuxième de la série. J’avais suivi la première à Colmar l’année précédente et je m’en étais bien trouvé. Cela me changerait les idées, pensais-je et m’aiderait à prendre du recul.

Cette décision allait s’avérer catastrophique mais comment aurais-je pu le savoir ? Je n’avais pas d’accompagnateur ni de conseiller d’aucune sorte. Ce n’est que bien plus tard que je me rendis compte que les animateurs de cette association ne prenaient pas suffisamment de précautions dans le recrutement des participants. Les activités qu’on proposait ne convenaient pas à des gens fragiles ou perturbés. Mais c’étaient précisément ceux-là qui recherchaient ce genre de session. En incitant ces personnes dont je faisais partie à faire une relecture de leur vie de manière intensive on les exposait à des conséquences imprévisibles.

Les activités proposées en groupe étaient passionnantes. Cela s’apparentait à de la psychanalyse. Je marchais à fond, tout à fait inconscient du danger. J’étais loin de penser que j’allais déclencher un cycle dangereux de caractère maniaco - dépressif analogue à celui que j’avais connu à Neuville au printemps de 1963 mais en beaucoup plus fort. C’est pourtant ce qui se produisit. Pendant cette session, à certains moments, je me sentis un autre homme, beaucoup plus intelligent que d’ordinaire. Je pouvais épater les autres participants par certaines de mes interventions. Je m’en apercevais, et cela me grisait encore davantage. La nuit je ne pouvais m’endormir car mon imagination déchaînée m’entraînait sans cesse vers de nouvelles découvertes. J’étais en train de « brûler » mes dernières réserves nerveuses.

Une mystérieuse prédiction

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C’est au cours de cette session (à moins que ce ne soit pendant celle de 1979 au même lieu) que je vécus une curieuse expérience que je n’ai jamais oubliée. Au cours de l’un des exercices chacun des participants était invité à offrir une carte postale à autre membre de son groupe. Ce fut un véritable choc quand je reçus celle que m’offrit une participante. Une révélation soudaine s’imposa à moi : sur cette photo je voyais représentées symboliquement les étapes par où je passerais dans la suite de ma vie. On voyait une vaste plage au bord de la mer. Le soleil, perçant à travers les nuages, traçait sur le sable des bandes, alternativement sombres et lumineuses. L’atmosphère d’ensemble était très sombre. Tout était noir, dans le lointain, là où la mer rejoignait le ciel. Pourtant, à mesure que le regard se portait plus haut dans le ciel, une certaine luminosité perçait à travers les nuages. Je fus tellement surpris de recevoir cette photo que je demandai à celle qui me l’offrait pourquoi elle l’avait choisie. Elle ne sut que répondre. Au moment où j’écris ces lignes je crois pouvoir dire que cette prédiction mystérieuse disait vrai. Cette image, à présent perdue, je l’ai conservée longtemps et il m’arrivait de la regarder dans les moments difficiles.

Retour à Crozon après cette session

Quand je repris la voiture pour le voyage de retour je ne me sentais pas plus fatigué que d’ordinaire. J’étais presque arrivé au terme de mon voyage, lorsque je me sentis mal. Je dus m’arrêter. Pour reprendre des forces je décidai de me promener sur la plage de Pen-Trez près de laquelle j’avais stationné la voiture. J’avais très peu dormi les nuits précédentes et je ressentis alors une très grande fatigue. Pendant cette courte promenade il se fit en moi comme une lumière pleine de douceur. J’eus le sentiment très net que la Vierge Marie me faisait sentir sa présence pour m’assister dans l’épreuve qui me fondait dessus. Cette sorte de lumière intérieure très réconfortante m’accompagna pendant une assez longue période, puis elle s’estompa.

Paysage mer rg

Après cette petite promenade je repris la voiture pour rentrer et me coucher. La nuit fut très difficile, impossible d’arrêter le bouillonnement intérieur et de dormir. Par moments la situation m’échappait et je me mettais à délirer. Le moment venu je ne pus me lever pour reprendre mon travail. Ce qui mit tout le monde dans l’embarras. Il m’est difficile de décrire exactement ce qui se passa par la suite. Le médecin vint me voir mais ne comprit pas ce qui arrivait. Je reçus aussi la visite d’un prêtre de la paroisse avec qui j’avais noué des liens d’amitié. Bientôt je me retrouvai dans une ambulance qui me conduisit à Brest à l’hôpital psychiatrique.

Printemps 1978 : hospitalisation à Brest

Beaucoup de points sont restés obscurs pour moi. Je ne sais qui décida de m’hospitaliser. J’étais inconscient sauf à de rares moments dont j’ai conservé un vague souvenir. La façon dont je fus pris en charge à l’hôpital fut maladroite à mon point de vue. Je me souviens d’une scène très pénible. On me fit asseoir devant un bureau occupé par une personne qui s’acharnait à me faire parler alors que j’étais muré dans le silence. A un moment donné on proféra des menaces. C’est alors que s’enclencha d’une manière instinctive et incontrôlable une scène curieuse. Je me dressai et, à toute allure, je quittai tous mes vêtements devant ce public de soignants qui, sans doute, ne comprit pas plus que moi ce qui arrivait.

Ce souvenir est toujours resté douloureux pour moi même après de très longues années. Qu’arriva-t-il ensuite ? Je ne sais. Je dus sombrer à nouveau dans l’inconscience. Je suppose qu’ils m’administrèrent alors quelque produit pour me calmer. Quand je repris conscience, j’étais couché sur un matelas sur le sol dans une chambre fermée à clé. Je connus alors un moment de fureur et courus à la fenêtre de cette pièce située au rez-de-chaussée. L’ouverture comportait des sortes de barreaux formés d’épaisses bandes de plastique. J’essayai de les rompre ou de les arracher mais elles résistèrent. Je revins vers mon matelas. Plus tard lorsque quelqu’un m’apporta à manger je me rappelle lui avoir dit : « Ce n’est pas parce que j’ai fait une crise de folie qu’il faut me traiter comme un chien ! » Pauvre infirmière elle devait être terrorisée par ce malade qui pouvait être violent. Il faut noter pourtant que je ne fus jamais agressif à l’égard des personnes. On devait craindre que la violence se retourne contre moi-même. C’est pour cela qu’on me servait à manger sans fourchette et couteau.

Le réconfort de la foi, un appel à revivre

Combien de temps suis-je resté seul dans cette chambre, je ne peux le dire. Je n’ai gardé en mémoire que deux scènes. Je suis couché dans un lit à présent dans cette chambre, vide par ailleurs. Quand j’ouvre les yeux et reviens à la conscience j’aperçois, assises au pied de mon lit, plusieurs personnes parmi lesquelles je reconnais André, mon frère aîné et Joseph, mon beau-frère. Ils essaient de me rassurer par quelques paroles que j’ai oubliées. La nouvelle de mon hospitalisation était arrivée à ma famille. Quel choc pour eux et surtout pour ma mère : Bernard, le directeur de l’école Ste-Jeanne d’Arc de Crozon, dans un hôpital psychiatrique !

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Je devais être extrêmement malheureux car, dans ma prière, je demandai instamment à Dieu de me rappeler à lui. A un certain moment je crus que j’allais être exaucé. Précisément la porte de la chambre s’ouvrit. A ce moment précis je reçus une parole intérieure, accompagnée d’une grande douceur, et qui disait : « Pas maintenant ! J’ai encore besoin de toi ! » Quelle joie, quelle lumière, quelle révélation ! Dieu avait donc besoin de moi ! Je n’avais encore jamais pris conscience de cette vérité que je connaissais, sans y croire vraiment. Mon « oui » fut immédiat et enthousiaste : plus question d’appeler la mort. J’acceptais de guérir, de me reconstruire. La tâche qui m’attendait pour cela serait rude et longue.

Séjour en maison de repos

Bientôt grâce au traitement je me calmai et on me sortit de mon isolement. Je dus rester encore assez longtemps dans cet hôpital mais je souviens de peu de choses. Mes confrères de Crozon venaient me voir quelquefois. Mon absence leur avait bien compliqué la vie. Ils avaient du mal à faire face, je le sentais bien. Combien j’aurais voulu leur venir en aide !

Après ce séjour à l’hôpital on crut prudent de m’envoyer dans une maison de repos dont j’ai oublié le nom. Je n’ai que de bons souvenirs du temps passé là-bas. Après environ un mois je fus autorisé à rentrer à Crozon. Je me croyais guéri mais il n’en était rien. Je repris mon travail mais j’étais trop faible et fus épuisé après quelques jours. Que pouvais-je faire sinon quitter à nouveau mon poste. Où aller ? Varennes-sur-Allier paraissait bien trop loin aussi je décidai de passer le reste de cette année scolaire dans ma famille à Bains-sur-Oust.

Ce fut un temps très pénible. Physiquement je me sentais très mal, assommé par le traitement médical que je suivais. Mon frère Philippe fit tout son possible pour me mettre à l’aise. Ma mère, quant à elle, avait du mal à ne pas manifester les angoisses qui l’habitaient. L’avenir ne se présentait pas sous des couleurs bien rassurantes. Evidemment il n’était plus question pour moi de rester à Crozon. Le Fr. Gérard Détraz devait être particulièrement embarrassé. Finalement il fut décidé que le Fr. Daniel Chambonnière reviendrait à Crozon comme directeur avec la mission de rechercher un laïc pour prendre la direction de l’établissement.