MEMOIRES (21) : Directeur à Ste-Marie de Chagny en Bourgogne (2e partie)

Une grosse épreuve - Le climat qui s’améliore. Après de premières années difficiles j’en suis venu à me plaire dans cette école. La fatigue s’est accumulée, je demande à être déchargée de toute direction.

Une épreuve particulièrement difficile

Je rappelle ici un événement qui m’a profondément marqué. Je crois que l’affaire se situe à la fin de ma 3e année à Chagny, en 1974. Je vais en faire le récit avec toute la discrétion possible. Un confrère, aujourd’hui décédé, me rapporta les paroles de certains élèves qui mettaient en cause un enseignant laïc du Primaire. Il s’agissait de ce genre de propos que des enfants exaspérés s’adressent les uns aux autres dans certaines circonstances. On apprend alors des choses qui demeurent habituellement cachées. On pouvait en conclure que cet instituteur avait parfois dans ses relations avec ses élèves des gestes réprouvés par les bonnes mœurs.

Le nouveau batiment : de nombreuses salles de classe, de grands dortoirs
Le nouveau batiment : de nombreuses salles de classe, de grands dortoirs

En apprenant cela je fus très embarrassé. Fallait-il ignorer ces informations troublantes ou bien essayer d’en savoir plus ? La 2e solution n’était pas la plus facile ! Si j’entreprenais une sorte d’enquête je risquais de découvrir des choses inquiétantes. De gros ennuis se profilaient à l’horizon pour le directeur que j’étais ! La personne à laquelle il fallait s’attaquer avait beaucoup de prestige auprès de ses collègues et on n’avait rien à redire concernant son enseignement. Mon grand sens du devoir ne me permit pas de me dérober. Avec le recul je note aussi que je reçus un supplément de forces pour affronter cette épreuve. La pratique du yoga et de la relaxation m’avait raffermis, au moins pour un temps. Autre circonstance favorable : on venait de mettre en place un conseil d’établissement. Pour débrouiller cette affaire je pouvais compter aussi sur le président des parents d’élèves, un homme dévoué que j’estimais beaucoup et avec qui j’avais d’excellentes relations.

Un lourd secret à porter

L’affaire éclata au début du 3e trimestre. J’interrogeai les élèves qui avaient eu la langue trop longue. Je réunis un certain nombre de témoignages que je montrai au président des parents d’élèves qui consulta un avocat. Les membres du Conseil d’établissement que je mis au courant me conseillèrent également d’agir. Je décidai de confondre cet enseignant le dernier jour de classe. Ce qui fut fait. Mais avant de passer à l’action il fallut porter ce lourd secret, à peu près seul pendant plusieurs semaines.

Une des grandes salles d'étude de l'école
Une des grandes salles d’étude de l’école

Les débuts de l’année scolaire suivante furent difficiles. Certains enseignants ne comprirent pas la raison du départ de celui qui avait été mis en cause. Ils m’en voulurent d’abord mais ils apprirent sans doute de quelque manière ce que je ne pouvais dire et l’atmosphère s’améliora. L’inspecteur primaire, lui-même, voulut savoir la raison du départ de ce monsieur. Quand il sut de quoi il s’agissait il n’insista pas. Ces écarts de conduite n’étaient pas rares malheureusement. L’affaire se réglait discrètement à l’époque. L’enseignant était muté ou changeait de métier mais, en général, il n’y avait pas de poursuites judiciaires.

Dernières années à Chagny

J’ai gardé peu de souvenirs des années qui suivirent la crise racontée ci-dessus. L’atmosphère s’était clarifiée. S’il y eut quelques difficultés, elles ne m’ont pas laissé de souvenirs. J’avais trouvé une sorte de rythme de croisière. Mes relations avec le personnel s’étaient considérablement améliorées. Je relançais les réunions de parents. Elles étaient assez fréquentées, cela m’apportait de réelles satisfactions. Les relations avec les anciens élèves étaient bonnes également.

Le sport tenait une place très importante dans l'établissement
Le sport tenait une place très importante dans l’établissement

C’est au cours de ces années que je me remis à faire du vélo et il m’arrivait fréquemment de partir dans la campagne surtout le samedi et le dimanche mais aussi le soir après le repas si je n’avais pas de réunion et que le temps le permettait. Je passais aussi beaucoup de temps dans notre petit atelier à bricoler. Ces loisirs contribuaient à évacuer les tensions que j’ai toujours eu beaucoup de mal à supporter.

Bien décidé à y voir plus clair

Au cours de l’une des dernières années de mon séjour à Chagny je m’inscrivis à une session PRH (Personnalité et Relations Humaines) qui se déroulait en Alsace. J’en attendais une aide pour clarifier les problèmes personnels que je traînais toujours avec moi. C’est après cette expérience que l’idée me vint qu’il fallait revisiter mon passé en faisant une sorte de psychanalyse.
Je situe parfaitement le début de ce processus qui allait me conduire très loin. Je m’étais rendu à l’abbaye de Citeaux, peu distante de Chagny, comme je le faisais fréquemment pour prendre un peu de recul et me reposer quelques jours. Au cours d’une promenade dans les bois d’alentour je connus une sorte d’inspiration. Je pris conscience que j’étais habité par une sorte de démon intérieur qu’il fallait avoir le courage de regarder en face. Après cela je commençai à revivre mon passé en écrivant sur des carnets. Les souvenirs, à mesure que je les notais par écrit, en appelaient d’autres. Entraîné par l’enchaînement des associations d’idées le rythme s’accéléra assez vite.
Ces évocations du passé m’apportaient une sorte de soulagement ce qui m’encourageait à poursuivre. C’est pendant ma dernière année à Chagny que ce travail d’écriture s’intensifia et, conséquence malheureuse, cela entraîna une fatigue supplémentaire. Cela ne m’inquiétait pas outre mesure car j’étais décidé à demander d’être relevé de ma charge à la fin de l’année scolaire.

Je demande à être déchargé de la direction

C’est avec un certain soulagement que je vis arriver la fin de l’année scolaire 1976-77. J’achevais ma sixième année dans cette maison. A cette époque, la règle voulait que l’on change les directeurs ou les supérieurs de communauté tous les six ans. Cela m’arrangeait tout à fait. Après des débuts difficiles j’en étais venu à me plaire dans cette maison. J’y serais volontiers resté mais pas comme directeur, comme enseignant seulement et cela ne se faisait pas.

Nos sportifs obtenaient de bons résultats dans les compétitions
Nos sportifs obtenaient de bons résultats dans les compétitions

Au printemps de 1977 j’envoyai une lettre au Fr. Provincial (Gérard Détraz) lui demandant de me décharger de toute direction. Je lui expliquais combien j’étais fatigué. Il ne prit pas cette alerte suffisamment au sérieux. Il n’avait pas trop le choix sans doute. Il manquait de personnel pour les postes de direction. F. Daniel Chambonnière, qui avait pris ma suite comme directeur à Crozon devait insister, lui aussi, pour quitter cette fonction.
Je n’aurais jamais dû accepter la proposition de retourner à Crozon comme directeur. Mais mon supérieur fit pression en toute bonne foi. A l’entendre ce serait un poste facile d’autant plus qu’on avait décidé d’arrêter complètement l’internat à la rentrée suivante me disait-il. J’avais gardé bon souvenir de mon premier séjour à Crozon. Et la perspective de retourner en Bretagne ne me déplaisait pas non plus. Je serais à nouveau près de ma famille, me disais-je. C’est ainsi que je me laissais tenter.