MEMOIRES (20) : Directeur à Ste-Marie de Chagny en Bourgogne (1re partie)

Comme je l’ai expliqué dans un article précédent c’était sans enthousiasme et même à contrecœur que j’avais accepté de prendre la direction du Pensionnat Ste-Marie de Chagny (le PSM comme on disait familièrement - un événement qui m’a beaucoup marqué

Comme je l’ai expliqué dans un article précédent c’était sans enthousiasme et même à contrecœur que j’avais accepté de prendre la direction du Pensionnat Ste-Marie de Chagny (le PSM comme on disait familièrement).

Le bâtiment principal du Pensionnat Ste-Marie
Le bâtiment principal du Pensionnat Ste-Marie

Avant d’accepter j’avais demandé quelques aménagements dans les locaux. Pas de bureau à l’entrée pour le directeur, il y avait de quoi être surpris ! On me promit d’en préparer un pour la rentrée, sacrifiant pour cela une salle de classe qu’on pouvait installer ailleurs. Je fus assez déçu en constatant que les travaux n’étaient pas finis quand j’apportais mes affaires pendant les mois d’été.

Ma première rentrée scolaire à Chagny

Je m’attaquais néanmoins avec courage à la préparation de la rentrée. Les propos que tenaient les uns et les autres n’étaient guère encourageants. Mon prédécesseur, le F. Salvador Amerigo n’était directeur qu’en titre semble-t-il. Ce n’est pas lui qui engageait les professeurs. L’admission des élèves au pensionnat dépendait en grande partie de Mlle Cadeau, une ancienne institutrice de l’établissement. Elle était officiellement en retraite mais venait fidèlement chaque jour et bénévolement pour occuper le petit bureau près de la porte d’entrée, celui qui faisait face à celui de l’économe, Fr. Germain Maret (tout le monde l’appelait Fr. Louis). Elle rendait bien des services en répondant au téléphone et en recevant les parents en l’absence du Directeur. Le nouveau venu que j’étais devrait « faire sa place ». Je me donnai du temps pour cela et usai de diplomatie.

Les Frères et les laïcs travaillant dans l’établissement

Mlle Cadot, ancienne institutrice de Ste-Marie
Mlle Cadot, ancienne institutrice de Ste-Marie

Je sentais confusément que, les années précédentes, la confiance des laïcs dans les Frères avait été entamée. Et, pour ces laïcs qui travaillaient dans l’établissement je paraissais jeune, et venais d’une petite école inconnue de la lointaine Bretagne. Ils se demandaient sans doute si je serais bien à la hauteur pour diriger cet établissement comprenant un gros internat et toutes les classes du Primaire et du Premier cycle.
Certains professeurs, habitués à préparer eux-mêmes les emplois du temps des classes du collège, apprirent que, désormais, je m’en chargerais seul. Cela devait les inquiéter. J’allais peut-être remettre en question certains « petits arrangements ». Je me souviens bien que plusieurs demandèrent à me rencontrer à ce sujet. Je les assurais que j’étais pour des répartitions équitables. Mais ils ne me connaissaient pas. Je ne pouvais compter sur des préjugés favorables à mon égard.

Le rôle du F. Germain Maret chargé de l’économat

Je me demandais aussi si le Fr. Germain Maret, chargé de l’économat, n’avait pas profité du changement de directeur pour faire passer des décisions que je n’aurais pas approuvées. Il avait engagé comme professeur de mathématiques pour la classe de 3e la nièce d’un Frère. C’était une religieuse qui vivait en dehors de sa communauté. Elle allait me créer des problèmes. Comme elle avait du mal à s’imposer auprès des élèves et pour éviter « trop de dégâts » je lui confiai des classes moins difficiles dès l’année suivante. Elle le prit très mal. Elle fut blessée de se voir remplacée par une collègue moins diplômée qu’elle. Elle fit même intervenir vainement son syndicat pour s’opposer à ce qu’elle estimait une sorte d’injustice.

Une autre décision de Fr. Maret fut mal vécue, celle d’installer des pensionnaires en dehors de l’établissement dans l’immeuble que nous possédions en ville, rue de Beaune. En écoutant les critiques des uns et des autres sur ce point je compris que mon confrère qui assurait l’économat avait mis les gens devant le fait accompli.

F. Germain Maret, un passionné de cinéma
F. Germain Maret, un passionné de cinéma

J’appris à me méfier de lui. Je savais que les années précédentes il avait pris discrètement la place du directeur en titre. C’est à lui que l’on devait les importantes constructions réalisées quelques années avant mon arrivée. Nous avions de grosses dettes. Il en portait le souci. Cela explique qu’il cherchait à gonfler au maximum les effectifs de l’internat. Je ne fus pas mis franchement au courant de la situation financière de l’établissement.
Comment pouvais-je m’imposer auprès d’un confrère, bien plus âgé que moi ? Il était en place depuis longtemps dans cet établissement et sa nature secrète ne le portait guère aux confidences. De son côté avait-il bien confiance dans ce nouveau directeur qu’on devait croire peu expérimenté ?

Trop de problèmes à la fois !

Beaucoup de problèmes me « tombaient dessus » en même temps pour cette première rentrée scolaire, certains assez épineux. J’avais parfois l’impression d’être bousculé obligé de décider sans avoir en tête tous les éléments de la situation. Je fus particulièrement gêné le jour où le Frère qui assumait les fonctions de surveillant général vint me trouver pour me demander d’embaucher un surveillant supplémentaire. Il voulait ne pas surcharger ceux qui étaient déjà en place. Comme responsable de ce gros internat il s’imposait des sortes de normes. Ce n’était pas courant à l’époque. A N.D. de Bellegarde j’avais moi-même souffert de me sentir quelque peu « taillable et corvéable à merci ». Je ne pouvais qu’être d’accord avec lui. Trop longtemps dans nos internats il en avait été autrement. Mais nous étions près de la rentrée et c’était le F. Germain Maret qui s’était chargé jusque-là d’embaucher le personnel. Je dus décevoir ce confrère en lui disant que je voyais pas comment je pourrais répondre à sa demande.

Un événement qui m’a beaucoup marqué

C’est sans doute, au début de ma deuxième année à Chagny que se situe un événement qui m’a beaucoup marqué. J’avais préparé une sorte de circulaire que je remis à tous les professeurs et instituteurs. J’ai oublié le contenu exact de ce texte qui parlait du fonctionnement de la maison et de ce qui pouvait être fait pour aller de l’avant. L’une des enseignantes Nadine Ninot réagit vivement, me répondant, elle aussi, par écrit si je me souviens bien. Au cours de l’entrevue qui s’en suivit elle me fit part de ses critiques. Je reconnus qu’elle avait raison sur beaucoup de points. On en vint à parler de la catéchèse. Cela lui tenait spécialement à cœur. J’admis sans peine que étions loin de ce qu’on pouvait attendre d’un établissement catholique. J’avouai humblement mon impuissance.

Nadine Ninot avec une amie
Nadine Ninot avec une amie

A cet instant une inspiration soudaine me traversa l’esprit. Je proposai à cette femme, un peu plus jeune que moi, de prendre en charge la catéchèse. Elle accepta sur le champ, sans hésitation, sans même demander un temps de réflexion. Dès lors elle assuma sérieusement et bénévolement cette fonction. Comme elle avait une forte personnalité et beaucoup d’influence sur ces collègues cela contribua à changer l’atmosphère. Quand je revins par la suite sur cet événement je constatai qu’il avait marqué un tournant dans mes relations avec certains laïcs. Je me suis toujours demandé pourquoi cette inspiration m’était venue à ce moment-là précisément. Cela fait partie de ces signes discrets que j’ai repérés tout au cours de ma vie. Le Seigneur voyant ma bonne volonté savait donner un petit « coup de pouce » au moment voulu.

La tentation de la démission

Mes deux premières années à Chagny furent particulièrement difficiles.J’étais conseiller provincial à cette époque et me rendais régulièrement à Varennes-sur-Allier pour les séances de ce conseil. Au cours de ces réunions je dis au Fr. Provincial, Gérard Détraz, à plusieurs reprises, que si je terminais l’année en cours, je ne pourrais pas tenir plus longtemps.
Je me donnais trop au début de l’année scolaire et quand arrivait la fin de l’hiver j’étais très fatigué. Je prenais trop à cœur le travail et les soucis liés à la marche de l’établissement.
En arrière fond il y avait aussi les interrogations lancinantes concernant ma vocation religieuse. Progressivement je prenais conscience des déficiences de la formation première. J’avais atteint la quarantaine, l’âge de remises en question. Pourquoi étais-je devenu frère ? Etait-ce pour mener cette espèce de vie de fou ?

C’était sans doute à cause de la fatigue que je versais déjà dans une forme de dépression. J’avais du mal à résister au repliement sur soi. Le « monde intérieur » avec ses imaginations peuplées de peurs devenait oppressant. Bien plus tard je me rendis compte que j’avais le tempérament d’un « bipolaire ». Face aux situations difficiles j’étais capable de mobiliser toutes mes énergies sans souci de m’économiser. Mais les ressources étaient limitées. La récupération s’avérait lente et difficile. Faute de lumières à ce sujet, en l’absence de tout accompagnement spirituel et aussi, sans doute, prisonnier d’un orgueil qui s’ignorait je refusais de reconnaître mes limites.

L'un des grands dortoirs
L’un des grands dortoirs

J’avais constaté que je pouvais me libérer, momentanément tout au moins, en écrivant. Je me mis donc à écrire assez régulièrement. Je me disais que cela m’éviterait de « tourner en rond ». Cela m’apportait sans doute un peu de soulagement, quoique bien insuffisant.

Le secours survint de manière assez inattendue

Je découvris, je ne sais trop comment, un livre qui expliquait avec force détails et photos à l’appui comment pratiquer le yoga sans professeur. L’auteur expliquait comment se détendre (« se relaxer »). J’étais très tendu, très angoissé, et fus surpris par les premières sensations de bien-être éprouvées lorsque je commençais à pratiquer la relaxation. Cela m’incita à poursuivre l’expérience. Mes premières impressions se confirmèrent. Mon travail devenait plus facile. Je me pris à croire que j’avais enfin trouvé la solution de mes difficultés.
Pourtant, toute inquiétude n’était pas écartée. Je me demandais si les forces que je ressentais étaient réellement nouvelles ou si j’étais, tout simplement, en train de mobiliser des réserves qui, ensuite, me feraient défaut. Je restais attentif, repérant les signes discrets qui me firent constater peu à peu la véracité de ce pressentiment. Les techniques du yoga ne créaient pas d’énergies nouvelles, elles se contentaient de mobiliser plus vite celles qui restaient. Par prudence j’abandonnai peu à peu la pratique du yoga avant d’avoir épuisé complètement mes dernières forces. Néanmoins la découverte et la pratique de la relaxation et du yoga me permirent de franchir des passes difficiles.