MEMOIRES (2) Aux origines de ma vocation religieuse (suite)

Vocation appel Quand, plus tard, je me posais la question de la vocation, je voyais bien que cette période était capitale. Pourtant j’éprouvais une certaine déception. Ce n’était pas ainsi que j’imaginais l’appel de Dieu. Je me serais plutôt attendu à quelque événement ressemblant à ce que disait Claudel de sa subite conversion à Notre Dame de Paris.

Maman assise se repose

Ce n’était pas ainsi que j’imaginais l’appel de Dieu

L’orientation prise ce jour-là ne sera jamais plus remise en cause et pour réaliser ce projet je montrerais une détermination qui dut surprendre mes parents et qui m’étonne moi-même. Comment qualifier ce qui se produisit cette année-là ? Quand, plus tard, je me posais la question de la vocation, je voyais bien que cette période était capitale. Pourtant j’éprouvais une certaine déception. Ce n’était pas ainsi que j’imaginais l’appel de Dieu. Je me serais plutôt attendu à quelque événement ressemblant à ce qu’avait vécu saint Paul sur le chemin de Damas ou à ce que disait Claudel de sa subite conversion à Notre Dame de Paris. Je vois bien maintenant que tout cela est bien trop exceptionnel. L’action de Dieu, le plus souvent, échappe à nos yeux myopes. Quand le temps a passé et qu’on prend du recul on devine son action dissimulée sous des causes secondes. Il a posé ça et là des jalons discrets qui orientent vers ce qui était le meilleur pour nous.

Une bien curieuse intuition

Quand j’eus atteint le milieu de ma vie, au moment de la grande crise que je connus en 1977-78, une idée assez curieuse se fit jour. Elle est souvent revenue depuis et mérite une explication. Ma mère m’a souvent raconté que les premiers mois de ma vie furent très difficiles. Je contractais une maladie, très grave à cette époque (1934), la broncho-pneumonie. Tous les médecins de Redon sauf un, disait-elle avaient perdu espoir. La fièvre était si forte que maman luttait désespérément en m’épongeant avec des serviettes mouillées. Cela se produisit quand elle avait 24 ans.

Soeur Elie a découvert sa vocation bénédictine à l’âge de 15 ans à St-Benoît-sur-Loire : "C’était au cours d’un voyage scolaire, raconte-t-elle. Je suis entrée dans la basilique pour l’office de sexte. Au début, j’ai eu un réflexe de recul, c’était tellement différent de ce que je connaissais. Et puis à la sortie, je suis allé voir un moine. On a parlé une demi-heure pendant que les autres attendaient dans le car". […] Le jour de mon arrivée (au couvent) deux sœurs se disputaient, l’une accusait l’autre de ’sonner les cloches trop tôt’. Je me suis dit qu’il y avait ici une place pour moi, avec ma faiblesse". […] « Je ne pourrais pas vivre ailleurs qu’à Jouarre, dit-elle. Il règne, ici, une douce liberté qui imprègne chaque moment, qu’il soit vécu dans la solitude ou en communauté. » (Journal La Croix, 30 août 2014)

A ECOUTER : Un prêtre à retraite est interrogé sur l’origine de sa vocation (2’18)

C’était une femme très religieuse et courageuse. Je l’ai constaté à maintes reprises, notamment en 1940-41 quand elle se retrouva seule avec ses trois enfants, le père étant mobilisé puis retenu dans un camp de prisonniers. Que de ferventes prières elle fit faire à nous, ses trois premiers enfants, pour demander le retour de notre papa. Nos prières furent exaucées. Victime d’un grave accident notre père fut hospitalisé au Val-de-Grâce à Paris puis réformé. Il ne fut pas transféré en Allemagne comme ses compagnons d’infortune.

Eglise du Val de Grâce
Eglise du Val de Grâce

Les signes de la vocation n’ont de sens que si l’on accepte que Dieu a une mission pour tout homme

C’est à partir de ces considérations qu’a germé l’une des explications sur l’origine de ma vocation. Alors que tous les médecins sauf un m’avaient condamné et qu’on attendait ma mort j’imagine que maman, dans une prière quasi désespérée, promit de « donner à Dieu » ce deuxième fils qu’elle allait perdre. Contre toute attente j’ai survécu. Ce fut longtemps après, en 1945, alors qu’elle-même avait sans doute oublié que Dieu s’est souvenu de cette prière. Mais ce n’est là qu’une hypothèse. Maman ne m’a jamais rien dit qui puisse confirmer cette intuition personnelle.

Ils ne voulaient pas me laisser partir

La première étape à franchir sera celle de mon entrée au juvénat. Dès que mes parents furent mis au courant de mon projet les difficultés commencèrent. Ils connaissaient leur fils et son inconstance. Ce qu’ils redoutaient le plus c’était de perdre la face dans le village. D’avance ils imaginaient les moqueries dont ils seraient l’objet si Bernard partait au juvénat et revenait quelque temps après ayant changé d’idée. Un départ dans cette sorte de petit séminaire paraissait déjà, à cette époque pour les gens, comme un engagement définitif. Avoir un « défroqué » dans la famille était un déshonneur.

Repos sur une plage bretonne
Repos sur une plage bretonne

C’était un grand honneur d’avoir un prêtre dans la famille à l’époque. A un moindre degré ce devait être vrai pour un Frère ou une Sœur. Devenir prêtre était réellement une promotion et les fastes de l’ordination contribuaient à mettre en honneur la famille.. Ceux qu’on appelle d’ordinaire les « humbles » rêvaient de voir un de leurs enfants s’élever dans la société. Devenir prêtre était une façon d’y parvenir. L’enfant qu’on envoyait au séminaire ne s’était-il pas fait repérer à l’école par quelques facilités intellectuelles ?

F. André (Vial), le « recruteur »

En ce qui me concerne quand on eut dépassé la crainte du déshonneur il restait encore beaucoup d’autres obstacles avant mon entrée au juvénat. Il fallait me préparer un trousseau. Cela causait beaucoup de soucis à maman. C’était dans sa nature d’appréhender l’avenir. Que faudrait-il préparer, combien cela coûterait-il ? Un certain nombre de préjugés circulaient dans notre milieu. Il se disait que si j’entrais chez les Frères la congrégation viendrait faire main basse sur le maigre patrimoine de la famille. Fort heureusement le Frère Benoît fit part de mes intentions au « Frère Recruteur ». Il fut d’un grand secours. Ce Frère André Vial rendit visite à mes parents. Son grand bon sens, sa bonhomie facilitèrent bien des choses. C’était un spécialiste du « pendule ». Je le vois encore étalant sur la table de la cuisine sa trousse de petits échantillons de gouttes « poconéol ». A l’aide de son pendule qu’il promenait sur de petites ampoules il diagnostiquait vos maladies ou les faiblesses de votre organisme et vous indiquait les gouttes qu’il fallait prendre pour améliorer votre santé. Ce talent contribuait à le faire accepter dans les familles. Longtemps il m’inspira une certaine méfiance car il ne correspondait pas à la haute idée que je me faisais d’un Frère. Mes parents se firent peu à peu à l’idée de mon départ au juvénat de Langon. Mais ils demandaient du temps et n’acceptaient pas de me voir partir dès la prochaine rentrée scolaire (1945).

Une grand mère heureuse
Une grand mère heureuse

A ECOUTER : Le P. Robert Tamisier raconte la vocation du prophète Jérémie (5’15)

L'église de Bains-sur-Oust et son audacieux clocher
L’église de Bains-sur-Oust et son audacieux clocher

Je me souviens parfaitement de leur avoir dit que je priais le Père Champagnat pour qu’il les fasse changer d’idée. Ils ne furent guère impressionnés. Ils réagissaient comme il m’est arrivé à moi-même si souvent : prier pour satisfaire une obligation, se mettre en règle en quelque sorte mais sans attendre vraiment d’être exaucé.

Je connus à cette époque une vie spirituelle intense. Difficile à croire pour des adultes. Beaucoup croient qu’un enfant ne saurait avoir une vraie vie intérieure. Le Frère Benoît, avec délicatesse, sut me garder dans de bons sentiments. En surveillant mes vaches dans quelque pré je me revois en train de lire les livres ou revues qu’il me prêtait. Je découvris avec émerveillement la vie de Jésus grâce à un petit manuel appelé « les quatre évangiles en un seul ». Cela me paraissait tout nouveau comme si tout ce que j’avais appris auparavant au catéchisme avait glissé sur moi sans y pénétrer. Mon esprit endormi jusque-là s’ouvrait enfin et trouvait les aliments qui lui étaient nécessaires à ce moment de mon existence.

Fr. Benoît me prêtait aussi des numéros du « Petit Juvéniste » ou de la « Revue Champagnat ». J’éprouvais alors ce qu’on appelle d’ordinaire des consolations spirituelles, des lumières intérieures accompagnées de douceurs. Comme Pierre sur le mont Thabor j’aurais souhaité demeurer toujours dans cet état si agréable. Les souvenirs les plus vivaces sont liés au pré qu’on appelait « Barbouse ». Je l’ai revu dernièrement. Il est retourné à l’état de friche, envahi par les ronces, les hautes herbes et les broussailles. C’était un des meilleurs prés du grand-père. J’y conduisais souvent sa demi-douzaine de vaches. Elles n’étaient pas difficiles à « garder » car elles trouvaient suffisamment à paître sans avoir à chercher ailleurs. Le terrain, légèrement en pente était assez humide surtout au bas de la pente. Des ajoncs assez hauts avaient poussé dans la partie la plus sèche de ce pâturage. Je m’y étais aménagé une sorte de réduit discret peu visible de l’extérieur. Je m’y réfugiais parfois pour prier ou réfléchir.

St Pierre du Gros Caillou Paris Jésus appelle ses disciples
St Pierre du Gros Caillou Paris Jésus appelle ses disciples

Dans un milieu très pratiquant mais peu croyant ?

Il me reste un souvenir particulièrement douloureux lié à une scène qui se déroula dans ce lieu. J’étais assis non loin de l’entrée du pré, sans doute absorbé dans une sorte de prière. Je devais aussi tenir en mains un scapulaire, un objet étrange dont la dévotion s’est perdue. Pendant que je me livrais à mes dévotions survint un jeune homme du Bléheu qui m’avait aperçu dans cette attitude bizarre. Il s’approcha de moi et me dit : "Qu’est-ce que tu fais là Bernard ?". Que lui répondis-je alors ? Cela dut l’exciter car, voyant ce que je tenais dans les mains, il me demanda ce que c’était et voulut le prendre pour l’examiner. Ne soupçonnant pas ses intentions je lui donnai mon scapulaire. Quand il le tint il cracha dessus. Je me suis toujours demandé ce qui l’avait poussé à faire cela, peut-être une sorte de haine envers la religion assez oppressante de cette époque. J’en fus blessé. Dans ma mentalité d’alors je considérais cela comme une sorte de sacrilège. A travers ce geste on pouvait deviner ce que recouvrait la pratique religieuse quasi unanime dans notre paroisse. Beaucoup accomplissaient des gestes religieux, la messe du dimanche par exemple, parce qu’ils se sentaient obligés par la pression du milieu mais ils n’avaient pas la foi.