MEMOIRES (19) 1967, le Second Noviciat à St-Paul-Trois-Châteaux (Drôme)

Meha smLe « Second Noviciat à St-Paul-3-Châteaux » - Pendant les "évènements de mai 1968 à Crozon - Il va falloir quitter Crozon pour prendre la direction du Pensionnat Ste-Marie de Chagny en Bourgogne … - Ce fut un peu malgré moi !

En 1967, au mois de janvier je fus libéré de mon travail à Crozon pour faire mon « second noviciat ». Je passai cinq mois de repos et de formation religieuse dans notre maison de Saint-Paul-Trois-Châteaux dans la Drôme. La gestion de l’école Ste-Jeanne d’Arc fut assurée par les autres Frères de la communauté. Le Fr. Louis Prucser, notre économe, dut en assumer la meilleure part, je crois. Ainsi la construction des nouvelles classes se poursuivit et fut pratiquement terminée en mon absence.

F Louis Prucser à Crozon. Originaire de Hongrie. Il était chargé de nos finances
F Louis Prucser à Crozon. Originaire de Hongrie. Il était chargé de nos finances

Je ne m’étendrai pas beaucoup sur mon séjour à Saint-Paul-Trois-Châteaux, retenant ce qui a surnagé dans ma mémoire tout en me défiant des déformations qui interviennent toujours dans les lointains souvenirs. Nous devions être à peu près une trentaine, des Frères Maristes pour la plupart avec quelques Frères du Sacré- Cœur, certains participants étrangers ne maîtrisant pas le français parfaitement. Notre groupe comprenait quelques Frères Maristes brésiliens, plusieurs Frères belges et des Québécois de langue française.
Nous avions des exercices spirituels en commun, des conférences et beaucoup de temps libres pour travailler personnellement. Parfois on recevait des intervenants extérieurs. L’un d’eux m’a particulièrement marqué. C’était le Père Baciocchi, un mariste (décédé en 2009).
J’appréciais beaucoup ses conférences qui portèrent, au moins en partie, sur l’eucharistie. J’avais emporté de Crozon un magnétophone, assez encombrant comme étaient les appareils de cette époque. Je pus enregistrer ce que dit ce Père et je gardai très longtemps ces enregistrements, les écoutant assez souvent.

"Théologien, œcuméniste, professeur, accompagnateur de groupes en recherche, animateur de sessions et de retraites, Joseph de Baciocchi était aussi un linguiste, un étymologiste brillant"

Le climat était assez agréable et je garde un bon souvenir des promenades à pied dans les environs. J’aimais beaucoup explorer les falaises qui s’élèvent à l’est de la grande plaine où coule le Rhône. Certains parmi nous travaillaient parfois dans la grande propriété. Il nous arrivait aussi de faire quelques parties de volley-ball.

Biographie du F. Alexandre Danard

J’occupais beaucoup de mes temps libres à préparer une petite biographie de mon compatriote F. Timothée (Alexandre Danard) décédé d’une péritonite le 3 avril 1966. Cela me demanda beaucoup de temps. Mon expérience était limitée en ce domaine et j’avais peu de documents pour rédiger ce texte.

Ce séjour à Saint-Paul-3-Châteaux fut bénéfique.

F Timothée A Danard, originaire de Bains-sur-Oust, décédé prématurément en 1967
F Timothée A Danard, originaire de Bains-sur-Oust, décédé prématurément en 1967

Il me donna du temps pour me reposer tout en essayant d’éclaircir les coins sombres de ma conscience. Je ne sais que dire de ma piété à l’époque. Certes, j’étais fidèle à tous les exercices, sans doute poussé par un grand sens du devoir que je tiens probablement de ma mère. A plusieurs occasions, dans le passé, j’ai expérimenté des états d’âme qu’on pourrait nommer des états mystiques. C’étaient des moments de vive lumière intérieure accompagnés de joie intense. Ce qui explique, je suppose, que mes temps de prière aient été souvent marqués par la recherche de « consolations sensibles ». Etais-je réellement à la recherche de Dieu ou de ses consolations ? Progressivement j’en ai pris conscience et essayé de me libérer de cette forme de repliement sur soi.

Retour à Crozon - Evénements de mai 1968

A la fin de mon séjour à St-Paul-3-Châteaux je me hâtai de rejoindre Crozon. A cette époque on offrait un voyage à Rome aux Frères qui avaient terminé le second noviciat. Beaucoup de confrères avec qui j’avais passé cinq mois en profitèrent. J’y renonçai. Je n’étais que médiocrement intéressé par ce voyage et j’étais habité par d’autres soucis, en premier, celui de retrouver cette école que j’avais quittée en janvier 1967. A mon retour je n’eus pas de mauvaises surprises. Le bâtiment des nouvelles classes était terminé. L’intérim avait été bien assuré.

F Abel També, originaire du Liban. Il prenait grand soin de nos petits pensionnaires
F Abel També, originaire du Liban. Il prenait grand soin de nos petits pensionnaires

Le printemps de l’année 1968 allait se révéler plein de surprises. Evidemment nous avions la télévision (en noir et blanc) et ce qui se passait à Paris et dans d’autres capitales ne nous échappait pas. Arriva le mois de mai 68. On apprit que beaucoup d’établissements scolaires se mettaient en grève. Le collège public de Crozon emboîta le pas. Des rumeurs inquiétantes circulaient. Même dans ce coin reculé de France les gens de gauche s’agitaient. Les connexions téléphoniques n’étaient pas encore automatiques. Voulait-on téléphoner, on nous répondait à la Poste que le personnel était en grève. Ils n’acheminaient que les appels jugés urgents.
Certains de nos enseignants devenaient nerveux. Le bruit courut même que si notre établissement ne rejoignait pas les grévistes des ouvriers travaillant à l’Ile Longue feraient une descente et nous mettraient au pli. C’est que la construction de la base navale pour sous-marins nucléaires avait commencé à Lanvéoc Poulmic non loin de chez nous dans une petite île appelée l’Ile Longue. Comble d’inquiétude, un défilé de gens « révolutionnaires » parcourut la rue principale de notre petite ville. Ils n’étaient pas bien nombreux mais assez sans doute pour effrayer la majorité silencieuse.

Cédant aux pressions des uns et des autres on se mit en grève. Cela ne dura que trois jours. En effet la crise soudain se dénoua. Un nouveau défilé, dans la même rue, s’organisa à l’image de celui des Champs Elysées à Paris. Rien à voir avec celui des jours précédents, tant les manifestants étaient nombreux. Je crois les entendre encore, une foule compacte chantant la Marseillaise à tue-tête. Il est facile d’imaginer les réactions des gens dits « de gauche ».
Quelques jours plus tard je vis arriver dans mon bureau une délégation. Si je me souviens bien elle était conduite par la principal du CES (Collège d’Enseignement Secondaire). On leur « faisait la gueule » dans les commerces du pays disaient-ils. A leurs dires, nos amis, avec notre accord ou notre complicité, avaient monté la tête des Crozonnais.

F. Marcel Jaunay semble particulièrement intéressé !
F. Marcel Jaunay semble particulièrement intéressé !

Il n’en était rien évidemment et je fis mon possible pour les détromper. On connaît la suite : dissolution de la chambre des députés, nouvelles élections avec une majorité, véritable vague bleue, de quoi donner du baume au cœur du Président De Gaulle. L’espoir du « grand soir » s’éloignait une fois de plus.
Comment imaginer aujourd’hui les craintes qui nous habitaient en ce temps-là ? L’URSS apparaissait comme une puissance redoutable, l’Amérique était loin, les pays de l’Europe de l’Est avaient plié sous le joug des Russes. Certains n’hésitaient pas à dire qu’ils préparaient leurs chars pour soumettre l’Europe occidentale. On savait aussi qu’une proportion non négligeable de Français rêvait d’un reversement de l’ordre social sous l’égide des communistes bien implantés dans le pays

L’école marchait bien. Les réunions de parents étaient assez fréquentées

Les années qui suivirent cette période agitée jusqu’à mon départ de Crozon en 1971 m’ont laissé peu de souvenirs. L’école marchait bien. Les réunions de parents étaient assez fréquentées, un motif de satisfaction pour moi qui avais le souci de bien les préparer. Cette charge de directeur, je l’avais acceptée à contrecœur mais j’en étais venu à l’apprécier. Ma personnalité semblait s’affermir, je m’en rendais compte. Les grands progrès que j’avais réalisés en anglais, depuis que j’étais lancé dans l’enseignement de cette langue me donnaient des satisfactions. Au cours du mois passé à Londres pendant l’été de 1964 le travail à faire pour m’améliorer m’était apparu clairement et je m’y attelai au retour. Quand je reconduisis en voiture John R. dans sa famille en Ecosse pendant l’été de 1968 je me sentais déjà à l’aise dans cette langue.

Au port de Camaret, tout près de Crozon
Au port de Camaret, tout près de Crozon

Nous étions au début des années 70 et je sentais arriver le moment où je devrais quitter ce pays où je me plaisais. Je m’y étais beaucoup investi, je me sentais « reconnu », j’avais des amis. Plus que cela il faudrait sans doute quitter la Bretagne et m’éloigner du pays de Redon où habitait ma famille. Pourtant jamais ne me vint à l’idée de faire pression auprès du supérieur pour prolonger mon séjour dans cette école.

« Si l’espérance t’a fait marcher plus loin que ta peur ! »

Mais combien je redoutais ce changement ! Je ne suis point l’homme des audaces, bien conscient de mes faiblesses et ignorant des ressources que je suis capable de mobiliser dans les difficultés. Quand le F. Provincial (Jean Portal) commença à me parler de prendre la direction du gros Pensionnat Ste-Marie de Chagny en Bourgogne je ne fus pas loin de l’affolement. Tout ce que je consentis fut d’aller passer quelques jours dans cette maison pendant les vacances de Pâques de 1971.
Ce que je découvris de cette maison ne fit qu’augmenter mon inquiétude. Mais je venais de mettre le petit doigt dans l’engrenage en acceptant de venir en visite de reconnaissance dans cette école. Je fus sur le point de reculer. Je me revois encore un certain soir en train de ruminer et de prier dans la cour de cette école. Il faisait nuit. C’est pendant une prière que je décidai d’accepter. Souvent je me suis rappelé ce saut dans l’inconnu. J’avais eu le sentiment de faire à Dieu une sorte de cadeau ! Cet acte de générosité allait être amplement récompensé plus tard mais je ne le savais pas…