MEMOIRES ( 17 ) Professeur à N.D. de Bellegarde (Neuville-sur-Saône, 69), 1961-1963

Meha sm Professeur de littérature française et d’histoire en classe de Première - « Les heures de français que je donnais en classe de sixième restent pour moi un souvenir lumineux ». « Au printemps de 1963 je connus une période difficile… la charge qui pesait sur mes épaules était trop lourde … » « Non sans une certaine mauvaise conscience je résolus de demander mon changement »

Comme professeur au scolasticat j’avais conscience d’exercer dans un milieu protégé. A N.D. Bellegarde je connaîtrais la vie réelle des établissements scolaires normaux. Connaissant mes limites je m’attendais à bénéficier de quelques ménagements pour faciliter mon adaptation. Ce n’est pas ce qui se produisit. Du moins je n’en eus pas le sentiment.

Je fus chargé de l’enseignement du français en classe de Première. Il est vrai que je connaissais déjà bien le programme de cette classe. Dans cette même classe on me demanda aussi d’enseigner l’histoire et la géographie sans aucune formation pour cela. Pour compléter mon horaire je reçus l’enseignement du français dans une classe de 6e. D’autres services s’ajoutaient à cet enseignement comme il était de coutume à cette époque dans nos établissements. Ainsi, la première année, on me demanda d’assurer une présence dans un dortoir pour assister le Frère surveillant en titre. Pour cela, à l’extrémité du grand dortoir, je disposais d’une petite chambre, une cabine comme on disait. C’était mon unique chambre, là où je pouvais ranger mes affaires et travailler. La deuxième année je fus seul pour prendre en charge un petit dortoir et assurer le coucher et le lever d’une vingtaine de pensionnaires. Autre complément : la bibliothèque des élèves du second cycle pendant les récréations de midi. Préparer ses cours, faire ses corrections, assurer des surveillances, se rendre à la messe et aux exercices communautaires, cela faisait beaucoup !

Une fâcheuse impression : la mise au point des emplois du temps

Notre communauté était très nombreuse. Je revois encore la grande salle de réunion où s’asseyaient une vingtaine de Frères. L’ambiance n’était nullement celle que j’avais connue à St-Genis-Laval. La réunion pour la mise au point des emplois du temps de l’année scolaire 1961-1962 me laissa une fâcheuse impression. Ce n’était peut-être pas tout à fait une « foire d’empoigne » mais cela y ressemblait. Les professeurs déjà bien établis dans la maison revendiquaient les heures de cours les mieux placées dans la journée. Peu ou pas d’égards pour les nouveaux venus dans l’équipe. Ils se contenteraient de se partager les restes !

Pour alimenter ou entretenir notre vie spirituelle de religieux pas grand chose en dehors de la messe de chaque jour. Le surmenage était quasi inévitable pour un professeur débutant soucieux de préparer convenablement ses cours et de faire ses corrections. J’épuisais assez rapidement mes forces, ce n’est guère étonnant. La deuxième année, au début du troisième trimestres scolaire j’avais épuisé mes « réserves » !

Mais il faut nuancer ce tableau aux couleurs sombres

De bons souvenirs me remontent à la mémoire pour ce temps passé à Neuville-sur-Saône. J’obtins la permission d’acheter un vélo. Les week-ends je trouvais le temps de faire de grandes balades à bicyclette, souvent seul mais aussi, une fois ou l’autre, avec un jeune confrère dans la campagne environnante et sur les routes de la Bresse. Une fois même on se rendit jusqu’au vieux village moyenâgeux de Pérouges.
Le soir, après le repas, il m’arrivait de faire une petite sortie à pied avec le F. Banet, un homme assez âgé mais encore en bonne santé, sa compagnie était apaisante. Ces petites promenades du soir pour se détendre allaient perdurer toute ma vie. Cela contribuait grandement à garder l’équilibre.

Nous passions aussi de bons moments à table. En ce temps-là chacun avait une place attitrée au réfectoire. Dans ce qui pouvait passer pour la « table d’honneur », s’installait le Directeur, F. Szombath, ainsi que les Frères anciens et ceux à qui on devait le plus d’égards. Je me trouvais à l’une des deux autres tables où s’asseyaient aussi des laïcs (on disait les professeurs civils). Les conversations auxquelles prenaient part entre autres M. Favier et M. Franco pouvaient être intéressantes.
A cette table prenait place également F. Marius Roux, un professeur de maths. Cette fonction l’auréolait d’un certain prestige, à mes yeux tout au moins. Si je lui posais des questions ses réponses étaient le plus souvent : « Si on te le demande tu diras que tu n’en sais rien ! » Sa manière à lui de vous signifier de le laisser tranquille. Quelqu’un lui demandait-il : « Comment ça va ? » Sa réponse était invariablement : « Mal, et ça dure ! » Etait-il vraiment heureux ? Pourquoi repousser ainsi toute tentative de sympathiser ?

Voir la chronologie de N.D. de Bellegarde. Elle a été réalisée essentiellement à partir des écrits du frère Marius Roux qui a passé 56 ans dans cet établissement.

F. Georges Morange s’asseyait à la deuxième « table secondaire » qui nous faisait face. Nous savions déjà qu’il appréciait le bon vin et quand la circonstance s’y prêtait il savait lancer tout haut une sorte d’antienne en disant « teille, teille ! », que reprenaient en chœur d’autres convives, une manière d’essayer de créer de l’ambiance et un appel à l’adresse du F. économe qui se devait de sortir une « bonne bouteille ».

Enseignant en classe de Première

L’enseignement que je donnais en classe de Première ne me donnait guère de satisfaction. Mes élèves avaient peu de goût pour la littérature française ou l’histoire. Pour eux ce qui comptait c’était les maths avant tout. Avec le fort coefficient qu’on leur attribuait à l’examen elles garantissaient leur réussite au baccalauréat. Je faisais mon possible pour les intéresser davantage mais je n’y parvenais guère. Pas davantage de succès avec les cours d’histoire que je n’avais pas le temps de préparer sérieusement. J’assurais fidèlement mon service à la bibliothèque et passais beaucoup de temps à recouvrir soigneusement des livres. Elle était assez fréquentée par les élèves du second cycle pendant la récréation de midi. Mais les élèves ne me parlaient pas ordinairement. Nous étions au début des années soixante et il subsistait une sorte de barrière invisible entre les professeurs et les élèves. Du côté des professeurs on était méfiant par peur d’être « débordé par ses troupes », en d’autres termes d’être « chahuté ». Conserver une certaine « distance » était perçu comme une forme de protection. Comme jeune professeur c’est comme cela que je le percevais du moins avec les grands adolescents de classe de Première. Avec mes élèves de Sixième c’était différent.

Des cours de français en classe de 6e

Les heures de français que je donnais en classe de sixième restent pour moi un souvenir lumineux. Je donnais libre cours à mon esprit d’invention pour intéresser ces jeunes élèves. Les élèves de ma classe de 6e n’étaient guère plus de vingt. Ils se montraient attentifs, respectueux et plusieurs semblaient assez doués. En ce début des années soixante un vent nouveau soufflait sur la pédagogie. Les jeunes enseignants comme moi percevaient les limites des méthodes anciennes héritées de nos devanciers. On expérimentait d’autres manières d’enseigner. La plupart de mes jeunes élèves paraissaient enchantés de mes trouvailles, certains un peu déstabilisés sans doute. Un confrère demanda un jour à un élève s’il se plaisait dans la classe de F. Bernard et s’entendit répondre : « Oh non ! Il fait trop d’inventions ! »

Crise de dépression (burn-out ?), première alerte

Au printemps de 1963 je connus une période difficile. L’hiver avait été particulièrement éprouvant. La cabine de mon petit dortoir n’était pas particulièrement chauffée. Il fallait sortir dans un couloir pour faire sa toilette où se trouvait un petit lavabo dont le froid gelait parfois l’écoulement. Après avoir surveillé le coucher des pensionnaires (25 à 30 si je me souviens bien) le travail de correction et de préparation des cours m’attendait dans cette cabine de dortoir. J’essayais de faire face à tout avec un grand souci de perfection. Je sentais confusément que la charge sur mes épaules était lourde. J’avais bien résisté au premier trimestre en tirant sur mes réserves. Nous étions vers la fin du deuxième trimestre et mes forces devaient être au plus bas.

Je connus alors un épisode curieux dont je ne compris la signification que bien plus tard. Dans un premier temps, une semaine ou peut-être deux, je vécus un état psychologique proche de l’exaltation. Je me sentais très lucide et très intelligent. Mes peurs et soucis disparaissaient. J’allais enfin pouvoir surmonter sans peine toutes mes difficultés. Quelque peu grisé, dans mon ignorance, je me laissais entraîner un certain temps sur cette pente, inconscient du danger.

Les confrères de la communauté et mes élèves s’aperçurent sans doute que je n’étais pas dans mon état normal. Cette espèce d’embellie ne dura pas et fut suivie de symptômes dépressifs assez importants. Un médecin consulté se contenta de prononcer que je souffrais de « psychasthénie ». Apparemment il ne comprit pas grand chose, lui non plus, à ce qui m’arrivait. A ma connaissance il ne fut pas question de « dépression nerveuse ». On ne parlait guère de cette maladie à l’époque. Je fus délivré pour un temps de mon service au dortoir et je terminais cette année scolaire bon an mal an nourrissant la ferme résolution de demander à quitter cet établissement.

Décidé à quitter cet établissement

Cette crise m’avait profondément affecté et à partir de ce temps-là ma résolution fut prise : je ne ferai pas une année de plus dans cet établissement. La vie qu’on me faisait mener ne convenait pas à mon tempérament perfectionniste, trop porté à l’inquiétude, je venais de le comprendre. J’avais découvert mes limites et me rendais compte que l’enseignement en second cycle n’était pas fait pour moi. Non sans une certaine mauvaise conscience je résolus de demander mon changement. Du côté du F. Hilaire Détraz, le supérieur provincial, il n’y eut aucune résistance. Le F. Provincial de St-Genis-Laval (Armand Millot) essaya en vain de me faire revenir sur ma décision. Mon départ, après n’avoir passé que deux ans dans cette maison, allait compliquer la vie du directeur de l’établissement. Cette sorte d’entêtement de ma part s’explique en partie, je crois, par l’inquiétude qui m’habitait à la suite du court épisode dépressif que je venais de vivre. Ce n’est qu’avec le recul que je peux parler de dépression. Ce que je savais de cette maladie à cette époque était peu de chose. Dans mon entourage on entendait parler que de neurasthénie, une faiblesse rencontrée chez les femmes et les personnes qui « s’écoutaient trop » disait-on. C’était une sorte de maladie honteuse qu’il fallait cacher.

Le début d’une prise de conscience

J’ajouterais qu’une idée, commençait à se faisait jour en moi. N’étions-nous pas, nous, les Frères, en train de faire fausse route ? Avions-nous vraiment des conditions satisfaisantes pour vivre notre vie religieuse. Je commençais à comprendre les problèmes qui se posaient à nos dirigeants. Ceux-ci s’efforçaient de tenir de grosses institutions scolaires avec le peu de moyens dont ils disposaient.
A N. D. de Bellegarde, avec son gros internat et des classes s’échelonnant de la maternelle à la terminale, la charge reposait essentiellement sur les Frères. Il n’y avait que quelques laïcs. Avions-nous des supérieurs suffisamment formés et lucides pour deviner les tempêtes qui se préparaient et prendre les décisions qui s’imposaient ? De toute manière les Frères « de la base », absorbés qu’ils étaient par des tâches multiples auraient-ils pu accepter ces décisions ? Je craignais sans doute d’être victime de cette situation. Le fait est que je pris la ferme décision de quitter cette maison prestigieuse où j’enseignai depuis deux ans ?

Nous étions en 1963, à peine dix ans avant la véritable débandade qui secouerait l’Eglise de France et notre congrégation et la priverait de quelques-uns de ces jeunes pleins de talents entrés chez nous dans les premières années d’après guerre. J’avais beaucoup d’estime pour deux Frères de ma communauté, un peu plus âgés que moi. Ils seraient les victimes de cette tempête, cela m’a toujours inquiété et fait de la peine. Je n’ai pas oublié les propos désabusés de l’un d’entre eux peu de temps avant mon départ de cette institution.

Au début des années 60, quand j’étais à Neuville, la loi Debré du 31 décembre 1959 commençait à préparer des conditions meilleures. Le service rendu par les établissements privés se trouvait enfin reconnu. On pouvait signer des contrats avec l’Etat. Deux propositions étaient en balance, le contrat simple et le contrat d’association. Ce dernier était beaucoup avantageux financièrement mais comportait des contraintes plus importantes.

L’enseignement catholique avait tellement lutté pour se faire reconnaître qu’il subsistait un grand climat de méfiance. A Bellegarde on choisit le contrat simple. Les soucis financiers devinrent moins pressants. Mais dans beaucoup de nos établissements, les subventions ne furent pas consacrées, en priorité, à recruter du personnel laïc pour soulager des Frères surmenés. On préféra se lancer dans des constructions coûteuses comme dans certains établissements que je connaîtrais plus tard (Chagny et Le Mayet-de-Montagne par exemple) pour développer les écoles.

Allait-on continuer encore longtemps à sacrifier leur vie religieuse au bénéfice des écoles ?

Où en était la préoccupation de donner aux Frères des conditions de vie moins stressantes ? Allait-on continuer encore longtemps à sacrifier leur vie religieuse au bénéfice des écoles ? Je comprends à présent qu’on a manqué de lucidité, nos supérieurs ne voyaient pas assez loin. Mais pouvait-il en être autrement ? Le dévouement pouvait excuser beaucoup de choses, pensait-on alors ! On baignait dans un climat qui valorisait l’action avant tout. Sans en être véritablement conscient je cherchais moi aussi à me valoriser en devenant un professeur apprécié de ses élèves et de ses collègues. Ma vie spirituelle n’était guère développée dans ces années. Le noviciat ne m’avait laissé qu’un petit vernis. Je consacrais beaucoup de temps libres à me cultiver en bien des domaines autres que religieux. Je portais peu d’intérêt à cela, sans doute par manque de maturité.