MEMOIRES ( 16 ) Professeur malgré moi au Scolasticat de St-Genis-Laval

Meha sm Parfois j’ai été poussé à prendre des responsabilités malgré moi. Les circonstances l’exigeaient. Etait-ce seulement le hasard qui me poussait là où je ne voulais pas aller ? - Mon travail d’enseignant me prenait beaucoup de temps et les études universitaires en pâtirent mais l’ambiance était excellente dans l’équipe des professeurs du scolasticat.

Je n’avais guère l’esprit libre pendant tout le temps de la retraite à St-Quentin Fallavier. Je ne pouvais me sortir de l’esprit ce qui m’attendait. Assurer l’enseignement du français en classe de 1re à de jeunes confrères, comment pourrais-je y arriver ? Je manquais d’expérience. Les trois années passées en Grèce m’avaient donné l’occasion de me cultiver surtout en grec et en latin. Mais l’enseignement que j’avais assuré n’avait rien à voir avec ce qui m’attendait. Il me faudrait improviser.

Je n’ai jamais aimé prendre des risques

Je ne me sentais pas à la hauteur mais je ne pouvais pas reculer. Je repère dans ma vie plus d’une occasion où l’on m’a forcé la main pour ainsi dire. J’avais fait vœu d’obéissance et je devais m’en remettre au jugement de mes supérieurs. Finalement je crois que ce fut un bien. Cédant à une certaine pusillanimité je n’ai jamais aimé prendre des risques. Parfois j’ai été poussé à prendre des responsabilités malgré moi. Les circonstances l’exigeaient. Etait-ce seulement le hasard qui me poussait là où je ne voulais pas aller ? Les paroles d’un chant de Noël Colombier me viennent à l’esprit : "Dieu écrit droit avec des lignes courbes, il nous mène où il veut par des chemins sinueux !"

→A ECOUTER :Dieu écrit droit avec des lignes courbes

Pour illustrer ce propos je peux dire que je n’ai nullement choisi de devenir directeur à Ste-Jeanne d’Arc de Crozon en 1963. Au départ il n’était question que d’assurer un intérim. Je faisais partie des quatre Frères qui furent nommés pour prendre en charge cet établissement tenu jusque-là par un prêtre diocésain. Au cours du premier trimestre le directeur en titre tomba malade. J’acceptai de le remplacer jusqu’à son retour. Mais l’absence se prolongeait. Finalement, me rendant compte que les choses ne se passaient pas si mal, j’acceptai d’être pérennisé dans cette charge. En 1971, quand je devins directeur au Pensionnat Ste-Marie de Chagny, il arriva quelque chose d’analogue et j’eus l’impression de m’être laissé piéger. Je pourrais disserter longuement sur ce sujet. Je reconnais en cela la manière discrète que Dieu sait adopter pour intervenir dans ma vie et pour mon plus grand bien. Ce n’est que bien plus tard que j’en ai pris conscience. Quand l’événement s’est produit je n’ai pas eu d’autre choix que d’obéir, et pas toujours de bon cœur ! St Genis vue du parc

Je n’ai gardé que peu de souvenirs des trois premières années passées à St-Genis

Au cours des premiers mois comme professeur en classe de Première je m’attendais à quelque malheur. On allait sans doute me retirer cette charge en constatant que je ne faisais pas l’affaire ! Pourtant je ne vis rien venir et commençai à prendre confiance.

Mon travail d’enseignant me prenait beaucoup de temps et les études universitaires en pâtirent. L’ambiance était excellente dans l’équipe des professeurs du scolasticat. On passait du bon temps entre collègues dans cette grande salle d’études au premier étage. Je pense toujours à Jean Binaud, qui nous amusait beaucoup. Son comique était original et varié. Nous recevions aussi parfois la visite de Francis Venet, le F. économe de la maison, lui aussi, avait une bonne dose d’humour. C’était un plaisir de se retrouver dans la petite pièce où nous prenions notre goûter.

Mes visites au « Père Fréchet »

Dans mes moments libres, il m’arrivait de rendre visite au F. Fréchet (on disait le père Fréchet) dans son petit atelier de reliure. Son grand âge n’altérait en rien sa bonne humeur et il m’accueillait toujours chaleureusement. Quand je frappais à sa porte il répondait invariablement « il n’y a personne ! ». Comme distraction je m’initiai aux techniques de la reliure.
Il avait une petite chambre, près de la mienne, au dernier étage de l’aile ouest de la grande maison. On traversait un grenier pour s’y rendre. Ces chambres n’avaient pas de lavabo et le matin, de bonne heure, je retrouvais mon vieux compagnon, qui, lui aussi, faisait sa toilette dans ce coin du grenier où était installé un grand bac avec des robinets. J’eus le privilège d’aller dans sa chambre au moment de sa mort et sa sérénité m’impressionna, une sorte d’illustration, pour moi, de la sentence fréquemment entendue : « Qu’il fait bon de mourir dans la société de Marie ! ».

En plein effort

Comme autre distraction je poussai parfois la porte de l’atelier de menuiserie, domaine de Jean Binaud. Quand j’avais du temps je me mettais à son école. C’est ainsi que je confectionnai une sorte de valise en bois vernis. Pendant plusieurs années elle me servit à ranger les fiches (format 10 X 15, selon le conseil de notre professeur de l’Institut Français d’Athènes !) où je consignais mes notes. Ma fierté était d’avoir réussi à réaliser cet objet dans les règles de l’art avec un assemblage à tenons et mortaises.

Etudiant à la Faculté des Lettres de Lyon

Tout en assurant mes cours, de français et de latin, je fréquentai la faculté des lettres de l’université de Lyon. Le Fr. Louis Martin (Eslinger) me conseilla vivement de m’inscrire à l’université d’Etat plutôt qu’à la catho. On entendait de fréquentes critiques sur l’enseignement littéraire de cette faculté à l’époque. Cela me valut de suivre les cours d’un certain M. Vial qui ne cachait guère ses sympathies pour le marxisme. Je fus un temps l’élève du professeur Georges Couton (décédé en 1992), spécialiste reconnu du 17e siècle, de Corneille en particulier. Je me souviens aussi d’un assistant de français, un petit homme dont les cours étaient assez monotones. Cela consistait, le plus souvent, à écouter la lecture de sa thèse sur le XVIIIe siècle. Ce fut lui qui me demanda de faire un exposé. J’en ai oublié le sujet. Je dus faire violence à ma grande sensibilité pour m’adresser à l’amphi tout entier. Mais les auditeurs n’étaient pas si nombreux ! Et les réactions de l’auditoire furent plutôt favorables.

Le certificat de littérature française

Je préparai le certificat de littérature française pendant ma première année à l’université. Je suivais fidèlement tous les cours mais n’avais guère le temps de faire les devoirs imposés. A la fin de cette première année la dissertation que je rédigeai pour l’examen fut aussi la première de l’année. Je fus assez surpris de réussir à l’écrit de cet examen sans l’avoir beaucoup préparé. Mais à l’oral je n’eus pas autant de chance ! M. Couton qui m’interrogeait s’aperçut sans peine que je n’avais pas lu toutes les œuvres littéraires imposées. Le dialogue qui termina notre entretien mérite d’être rapporté :
M. Méha, votre nom semble indiquer que vous êtes breton.
C’est vrai Monsieur !
Eh bien, expliquez-moi ce que dit Mme de Sévigné sur les Etats de Bretagne.

Je ne pus que bafouiller. Je n’avais pas lu les lettres de cet auteur qui était au programme. M. Couton me dit alors :
Vous avez fait l’impasse, M. Méha ! Eh bien nous nous reverrons une autre fois !

Fort heureusement ce n’est pas lui qui m’interrogea à la session de rattrapage de l’oral en septembre. Le hasard me dirigea vers M. Vial dont je connaissais les sympathies politiques. Les candidats devaient choisir un texte à commenter. Je tirai un billet : « le rat qui s’est retiré du monde » (la fable de La Fontaine). En découvrant le sujet, moi qui étais en soutane, j’éclatai de rire. Mon professeur fit de même et me dit :
Mais vous n’êtes pas moine, vous, au moins !
Si, répondis-je, en quelque sorte !

La situation pouvait paraître comique mais le sujet me plaisait. Mon commentaire plut à l’examinateur et je réussis ce premier certificat de la licence ès-lettres.

Le certificat de latin et celui de grec

La seconde et la 3e année je préparai les certificats de latin puis de grec. Pour le latin nous avions un certain M. Thomas qui était copieusement chahuté. C’était pourtant une « sommité » dont la grammaire latine faisait autorité. Nous n’étions qu’un petit nombre d’étudiants, pas spécialement turbulents, mais certains enseignants avaient du mal à s’imposer. J’ai gardé un excellent souvenir d’un professeur de grec. L’épigraphie devait être son sujet préféré et nous étudions des inscriptions reproduites sur des polycopies.

Grammaire latine

Muni des certificats de littérature française, de latin et de grec il me restait celui de philologie pour être titulaire de la licence d’enseignement. Afin de mieux préparer cette dernière étape je fus déchargé de mon enseignement de latin au scolasticat. A l’université je pris goût à l’étude de la philologie et gardai longtemps parmi mes livres préférés celui qui expliquait l’évolution des langues vivantes.

La dernière année à St-Genis-Laval

Ma dernière année, comme professeur-étudiant au scolasticat de St-Genis-Laval fut assez particulière. Nous étions en 1960. Le pape Pie XII qui tenait d’une main ferme le gouvernement de l’Eglise était mort depuis deux ans et il n’était question que d’ouverture depuis l’avènement de Jean XXIII.
Ces évènements paraissant lointains avaient des répercussions jusque dans notre maison. Les promotions qui sortaient du noviciat étaient nombreuses ces années-là. Le maître des novices, F. Louis Constant (Ubéral) avait une forte emprise sur ces jeunes. Les bouleversements, que lui-même sentait venir, devaient beaucoup le préoccuper. Il connaissait sans doute assez bien la vie des Frères dans les écoles. Ceux-ci étaient souvent surchargés de travail. Leur formation, trop rapide, n’était guère entretenue. De pareilles conditions avaient entraîné plus d’un Frère à prendre des libertés avec sa vie de religieux. Le maître en parlait comme des « Frères relâchés ».
Conscient de ces faiblesses il voyait l’avenir sous des couleurs sombres. Les supérieurs avaient confié les novices à ce Frère sans doute parce qu’ils appréciaient hautement son sérieux. Il exerçait cette mission depuis longtemps déjà, trop peut-être. Il se proposait de modeler les jeunes novices pour en faire un ferment de renouveau dans les communautés. En arrivant au scolasticat à la sortie du noviciat certains jeunes étaient encore sous l’emprise de ce formateur. Il leur avait sans doute communiqué ses angoisses et visions pessimistes. Ces jeunes Frères, se sentant quelque peu investis de la mission de réformateurs de l’Institut, redoutaient les adaptations à vivre en arrivant dans un milieu nouveau. Plusieurs, on s’en doutait, allaient encore chercher des consignes auprès de leur ancien mentor résidant dans la même maison.

Une mésaventure avec les « zelantis »

Bientôt il se créa un climat de division parmi nos étudiants. Les plus zélés (les « zelantis ») s’opposaient à leurs condisciples plus ouverts. Fr. Paul Sester, le directeur du scolasticat, et son équipe de professeurs dont je faisais partie, était très ennuyé. A table, je m’en souviens, notre directeur prenait parfois un air sombre. Il se murait dans des silences coupés de brusques réactions.

StGLaval le cloitre du noviciat

Voici une petite anecdote qui en dit long. Pour fêter l’Immaculée Conception, le 8 décembre, les cours furent ajournés. J’eus l’idée de tirer profit de ce jour de congé pour proposer un exercice que je jugeais utile et agréable. En cours de français nous avions à étudier Phèdre de Racine. La pièce avait été diffusée à la radio et je l’avais enregistrée sur mon gros magnétophone à bandes (un outil dont je commençais à faire un usage intensif). Je proposai donc aux volontaires, ce jour-là, de prendre sur leur temps libre pour venir écouter cet enregistrement. Pour les plus zélés de nos jeunes une telle proposition, un tel jour, tenait de la provocation. Ce n’était nullement mon intention. J’étais plutôt inconscient ou trop préoccupé par le souci de préparer mes élèves de classe de Première à leur examen.

La réaction de certains scolastiques fut très vive. Certains demandèrent à me rencontrer. Je me revois encore dans ce couloir, près de la salle des professeurs en train de m’expliquer comme un coupable devant ces quelques élèves. Ils ne furent pas convaincus je suppose. En effet, à la fin de l’entretien, je voulus leur serrer la main en signe de réconciliation. J’essuyai un refus dont je fus très mortifié. J’avais devant moi des fanatiques en herbe.
Quand, bien plus tard, j’appris que celui qui semblait conduire cette délégation avait changé de tout au tout, en donnant dans l’excès contraire, je compris que les jeunes sont souvent une proie facile pour les démagogues.

A la fin de cette année difficile – ce devait être en juin 1961 – l’équipe des professeurs du scolasticat, le directeur y compris, fut en partie changée. Cela me valut d’être nommé à N.D. de Bellegarde de Neuville-sur-Saône où je restai deux ans. Je venais de terminer ma licence d’enseignement en lettres classiques.

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