MEMOIRES ( 15 ) - 1957, retour en France, l’engagement définitif

Meha Retour en France après les trois années passées en Grèce - Comment j’ai accueilli ma nomination comme professeur au Scolasticat de St-Genis-Laval - Les « grands exercices » à St-Quentin-Fallavier - Mon engagement définitif.

Une promotion dont je me serais bien passé !

Rentré en France ce fut une « autre chanson » ! Je rencontrai le F. Provincial à Varennes. Il n’était plus question de retourner en Grèce comme on m’avait promis. Les plans avaient été modifiés. Après les « Grands Exercices » il me faudrait rejoindre le scolasticat de St-Genis-Laval.
A ma grande surprise on me demandait de rejoindre l’équipe des professeurs. J’allais me retrouver face à des jeunes Frères à peine moins âgés que moi et les préparer au baccalauréat. J’eus beau me défendre, rien n’y fit. J’avais pleinement conscience de mes limites. Comment ferais-je pour enseigner le français et le latin à des élèves de Première, moi qui avais si peu d’expérience ?

Je me suis souvent demandé qui avait « manigancé » cette affaire. Les supérieurs avaient sans doute peu de choix. La Province de Varennes s’était associée à celle de St-Genis-Laval pour assurer la formation de ses jeunes recrues. A Varennes, le juvénat, à St-Genis, pour la suite. J’avais moi-même suivi cette filière de 1948 à 1954. Cet arrangement comportait aussi un échange de professeurs. La Province de Varennes devait envoyer un ou deux professeurs à St-Genis. Dans un chapitre précédent j’ai parlé avec éloge du F. Jean Portal que j’avais connu au Postulat et au Noviciat. Ce confrère lozérien venait précisément de la Province de Varennes.

La Province de St-Genis-Laval, dans ces années fastes, comptait des promotions nombreuses. Ce n’était pas le cas de celle de Varennes qui n’avait que peu de jeunes Frères. Le choix était réduit, c’est sans doute ce qui me valut cette nomination assez inattendue ! Le F. Louis Martin (Esslinger), que j’avais connu comme directeur du scolasticat, trois années plus tôt, avait dû me « repérer ». Il est juste de noter également, qu’à la rentrée scolaire de 1957, je me retrouvai avec des collègues professeurs à peu près dans le même cas. Les supérieurs misaient beaucoup sur la nouvelle génération - les jeunes qui étaient entrés, nombreux, juste après la guerre - pour renouveler les provinces maristes de France très éprouvées par la sécularisation et la guerre. Il est juste de dire aussi que je fus un peu flatté d’avoir été choisi pour ce poste.

Les « grands exercices » à St-Quentin-Fallavier

A la chapelle de Pradines

C’est à St-Quentin-Fallavier, petite ville du nord de l’Isère, que je fis cette longue retraite appelée traditionnellement « Grands exercices de St-Ignace (de Loyola) ». Ces années-là, d’ordinaire on envoyait plutôt les Frères à Chabeuil chez les CPCR (Coopérateurs du Christ Roi). Je n’ai pas rencontré de confrères qui aient gardé un excellent souvenir du temps passé dans ce haut lieu du traditionalisme. J’eus la chance d’échapper à cette « épreuve. » Notre conférencier principal à la retraite de St-Quentin-Fallavier était le F. Henri Noé (Marcel Colin). C’était un confrère très apprécié et les petits livrets de spiritualité qu’il a publiés renferment des idées originales et profondes. Sa grande sensibilité le faisait certainement souffrir. Durant ses causeries je remarquai qu’il ne regardait jamais ses auditeurs. Il quitta les Frères Maristes au moment de la grande crise qui suivit 1968. Il est mort au Canada après avoir passé le reste de sa vie comme professeur de philosophie à ce qu’on m’a dit.

L’engagement définitif

Le moment était venu de m’engager définitivement chez les Frères. C’est ce que je fis à la fin de cette retraite. Je ne pris pas cet engagement dans un moment de grande clarté. Je faisais confiance et ne trouvais pas de raisons sérieuses de remettre en cause, à 24 ans, mes décisions antérieures. Ce qui me permit d’avancer ce fut le souvenir de ces « temps de lumière » que j’avais vécus au noviciat et auparavant.

« Une profession religieuse est la déclaration publique et officielle par laquelle un homme ou une femme entre dans la vie religieuse en prononçant les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, et s’engage à suivre le Christ suivant les constitutions ou règles d’un institut de vie consacrée . »

D’autres ont accompli cette même démarche comme moi et l’ont reniée quelques années plus tard lors de la grande « tempête » citée plus haut. Comment leur jeter la pierre ? Pour s’engager solidement, le moment venu, en prononçant les « vœux perpétuels » il aurait fallu avoir un peu plus de maturité. Ce n’était pas toujours le cas. Notre jeunesse s’était écoulée dans un milieu très protégé, à peu près coupés de nos familles. Les contacts avec les autres jeunes de notre âge étaient rares. On baignait dans un milieu encore tout imprégné de l’ambiance de « chrétienté » des siècles précédents. Les Frères Maristes, comme les autres congrégations enseignantes, avaient besoin de nombreux « sujets » pour « tenir » des établissements scolaires parfois très lourds. Pas question de laisser facilement s’éloigner ceux qui avaient mis les pieds dans le système. Il existait de réelles pressions pour entraver la liberté de décision. Transfiguration - portail de l'église d'Ancy Dans quel état d’esprit se sont trouvés ceux qui, plus tard, ont quitté après les vœux perpétuels ? Ceux qui sont restés chez les Frères, en résistant à l’affolement général des années 70, considéraient ces anciens confrères comme des sortes de renégats. Sans doute étais-je moi aussi de ceux-là par manque de maturité et de lucidité. Des années plus tard j’ai rencontré certains de ces « renégats ».
Heureusement il en est beaucoup qui ont réussi à surmonter ce traumatisme. Conscients d’avoir beaucoup reçu durant leur formation ils ont mis leurs compétences au service de l’Eglise. Ils aiment retrouver ceux qu’ils ont connus dans leur jeunesse.
D’autres n’ont pu se libérer d’une certaine culpabilité. Je pense à cet ancien confrère breton qui fut professeur au scolasticat en même temps que moi. Bien des années plus tard, l’un de ses anciens élèves devenu Frère est parvenu, non sans mal, à le rencontrer. Avant cette rencontre, il avait dû promettre de ne pas évoquer, au cours de sa visite, les années qu’il avait passées chez les Frères. Avait-il caché cette partie de sa vie à son épouse ? Ces réflexions peuvent aider à comprendre ce qu’ont vécu les prêtres qui ont quitté le ministère dans ces années difficiles.