MEMOIRES ( 13 ) - Mon séjour en Grèce (1re partie)

Gèce Sounion Une petite expérience à Chagny avant mon départ en Grèce - De l’utilité des langues étrangères : péripétie de voyage - Un accueil chaleureux - Découverte de ma nouvelle communauté.

Vers la fin de mon scolasticat le fr Provincial, en entretien particulier, m’annonça qu’à la rentrée scolaire suivante je partirais en Grèce. J’en fus surpris. J’allais avoir 21 ans et on devait penser au service militaire.
A cette époque nos supérieurs avaient coutume d’envoyer au Liban ou en Grèce les jeunes Frères astreints au service militaire. Cette façon de remplacer le passage à l’armée par un temps de coopération à l’étranger n’avait pas encore d’existence légale. A Paris, F. Paul Marc, avait des amis haut placés dans l’administration. C’est grâce à lui que cette formule fut adoptée. De nombreux séminaristes en bénéficièrent également.
La guerre d’Algérie allait bientôt commencer. Ce n’est donc pas sans une certaine mauvaise conscience que j’échappai au rappel des réservistes quelques années plus tard. Les dits « évènements d’Algérie » avaient pris mauvaise tournure et l’armée française ne pouvait se contenter de ceux qu’on appelait les « engagés ». C’est ainsi que mon beau-frère, Joseph, qui avait un an de moins que moi, fut envoyé en Algérie. Je me trouvais en Grèce à ce moment-là.

Au Pensionnat Ste-Marie de Chagny, le baptême du feu

Chagny bâtiment principal
Chagny bâtiment principal

Quand fut venu le temps de partir en Grèce les papiers nécessaires n’étaient pas prêts. En attendant le départ je séjournais dans notre maison provinciale de Varennes-sur-Allier. Sans perdre de temps je me lançai dans l’étude du grec ancien. Projet ambitieux et bien peu raisonnable. Mes rapides progrès en latin et l’éminence de mon départ en Grèce m’inspirèrent cette initiative. Comme l’attente à Varennes se prolongeait le F. Provincial eut l’idée de m’envoyer dans notre établissement de Chagny en Bourgogne pour assurer un intérim . Un certain F. Démètre (?) devait assurer une classe de 6e dans cette école à son retour du Liban mais il n’était pas encore arrivé.

Ce fut un vrai « baptême du feu » qui, à mon grand soulagement, ne dura qu’une quinzaine de jours. On me confia une classe de 6e. Il fallut se jeter à l’eau sans aucune préparation. Je me demandais comment m’y prendre. Comment allais-je faire pour assurer à moi seul une classe complète, sans aucun répit dans la journée et, pour compléter le tout, assurer la surveillance d’un petit dortoir pendant la nuit. Comment me serait-il possible de corriger les cahiers le soir tout en assurant ce service ? Je n’avais que ce temps que je passerai dans ma cabine, un petit espace délimité par des rideaux dans un coin de ce dortoir.

Les premiers jours, les pensionnaires couchés et les lampes éteintes je pensais être tranquille pour avancer dans mon travail. Pas du tout ! Ces petits « chameaux » voulaient d’abord tester ma résistance et savoir si je saurais me défendre. J’entendais ici et là des rires et des bruits divers dans le noir et, bientôt, ce furent des éclairs de lampes de poche. Pas d’autres solutions que de sortir de la cabine et d’essayer « d’étouffer dans l’œuf » ces essais de chahut. J’avais bien intégré la consigne de ne pas frapper les élèves. Mais que faire avec cette trentaine d’énergumènes qui ne comprendraient sans doute pas d’autre langage, pour le moment tout au moins. Il ne fallait surtout pas lancer des avertissements à haute voix, … ils n’attendaient que cela. Mettant provisoirement de côté mes principes je me résignai à « faire usage de la force » et on entendit dans le noir certains claquements à faire peur comme si on avait donné quelque bonne fessée. Ce « petit cinéma » dut impressionner sans faire beaucoup de mal à ces pauvres enfants. La ruse fut efficace et après quelques minutes de veille je pus me retirer dans ma cellule.

Ce petit séjour à Chagny me permit de me faire une idée de la « vie de fou » que devaient mener les Frères à cette époque s’ils voulaient faire face à toutes leurs obligations. A mon grand soulagement le Frère attendu arriva et je rentrai à Varennes où je connus une vie plus calme en attendant de partir en Grèce.

Une courte escale à Gênes pendant le voyage en bateau

cimetière en automne sm

C’était déjà la fin du mois d’octobre en 1954. Les papiers étaient enfin prêts et ce fut le départ. Avec moi voyageaient 2 ou 3 jeunes juvénistes grecs rentrant dans leur famille. Partis en bateau de Marseille nous fîmes une courte escale à Gênes en Italie. J’avais entendu parler d’un célèbre cimetière à visiter absolument. Voulant profiter de l’occasion, à la descente du bateau je demandais le « campo sancto » à tous ceux qui se présentaient. Ils me répondaient « Staglieno » ? Cela ne me disait rien. Impossible de s’expliquer ! J’essayais sans succès le peu d’espagnol que je savais et même quelques mots latins. Comme j’étais en soutane un policier crut deviner ce que je voulais. Il suggéra : « celebrare » ? Il croyait que ce jeune ensoutané, accompagné de quelques enfants, voulait dire sa messe. Encore une fausse piste !
Finalement on trouva la solution. On me conduisit dans un café où quelqu’un parlait français. On avait perdu beaucoup de temps mais il en restait un peu pour visiter rapidement le fameux « campo santo » de « Staglieno ». Le soir venu on se rembarqua et le reste du voyage s’effectua de nuit.
Au lever du jour, le lendemain, on s’engagea dans le canal de Corinthe. Impressionnant de s’avancer entre ces deux murailles gigantesques. Il restait bien peu de place de chaque côté de notre navire qui se glissait avec précaution entre ces deux hautes falaises !

L’accueil à Athènes et la communauté de Patissia

Lycée Léonin de Patissia en 1940
Lycée Léonin de Patissia en 1940

Nous étions attendus au port du Pirée et l’accueil fut chaleureux. Je découvris sans retard la nombreuse communauté des Frères du lycée Léonin de Patissia non loin du centre d’Athènes. Le noyau de celle-ci était formé de Frères anciens, des Grecs et des Français vivant en Grèce depuis longtemps déjà. Certains d’entre eux avaient exercé en Turquie auparavant.

Parmi ces Frères français on trouvait des Français : F. Prosper (Blanc), supérieur de la communauté, F. Agilbert, très âgé et complètement sourd, chargé de tâches matérielles et assisté en cela d’un employé grec avec lequel il communiquait comme il pouvait. Comme la plupart de ces confrères français il savait peu de grec. F. Jérôme, très âgé lui aussi et portant une magnifique barbe blanche s’occupait de l’infirmerie. F. Flavien était l’économe. Deux autres Français, Gérard Melaine et André Guérin, plus jeunes et originaires de Bretagne comme moi, étaient arrivés en Grèce depuis une dizaine d’années. Ils assuraient des cours de français et quelques autres services. F. Gérard Melaine était spécialement chargé des sports tandis que F. André Guérin tenait la boutique des fournitures. Ces deux Frères, non plus, ne s’étaient pas mis au grec moderne.
Cela paraissait assez surprenant pour les jeunes français qui arrivaient en Grèce au milieu des années 50. Il est vrai que nous avions été formés après 1945. Nous étions sans doute plus « soucieux d’inculturation » que les confrères de la génération précédente. Ils avaient vécu longtemps à l’étranger dans des communautés où l’on ne communiquait qu’en français. Il n’y avait que peu de Frères grecs et ceux-ci étaient parfaitement bilingues. Du reste l’une des préoccupations des parents qui mettaient leurs enfants dans nos écoles était de leur faire apprendre le français.

Les Frères grecs de la communauté de Patissia

Dès mon arrivée je conçus beaucoup d’estime pour Fr. Michel Antoine (Soulidis) originaire d’Asie Mineure. En 1954, il devait avoir au moins la cinquantaine. L’établissement où j’arrivais devait beaucoup, à cet homme sympathique et chaleureux. En véritable oriental il savait habilement débrouiller toutes les situations difficiles. Il me paraissait plus compétent que F. Prosper, le supérieur et directeur de l’établissement. J’appréciais la piété, et l’esprit religieux de F. Michel. Il était attentif aux jeunes Frères arrivant de France comme moi. Nous n’étions pas destinés à rester en Grèce. Aussi profitait-il de toutes les occasions pour nous faire découvrir ce beau pays. Quand l’unique voiture de la maison était de sortie pour promener quelque visiteur nous étions de la partie.

Athènes : une communauté de Frères en 1911
Athènes : une communauté de Frères en 1911

La « familiale Peugeot » était conduite par Fr. Théodule, un Frère grec encore jeune mais handicapé par sa surdité. C’est pour cela sans doute qu’il ne s’occupait que de tâches matérielles. La communauté comptait encore quatre autres Frères grecs, un Frère âgé de santé délicate qui ne faisait guère que les courses. Le F. Amateur, plus jeune, était chargé de la surveillance des pensionnaires. J’étais son assistant dans la surveillance du dortoir des grands. Je dormais là encore dans une sorte de cabine, un petit espace entouré de rideaux dans un coin du dortoir comme à Chagny. On ne confiait jamais la surveillance d’un dortoir à une seule personne. F. Amateur se faisait bien respecter des élèves. Je n’avais guère qu’une présence à assurer surtout au moment de la toilette des élèves. Elle se faisait en silence comme le coucher du reste. Je servais également de compagnon à ce Frère au réfectoire des pensionnaires. Nous mangions en même temps qu’eux sur une petite table à part, installée sur une estrade. Peu de problèmes là encore. Si les élèves devenaient trop bruyants, on les mettait en silence. Ce règlement en vigueur au réfectoire ou au dortoir serait peut-être qualifié de rétrograde de nos jours. On le trouvait normal à cette époque. Cette pédagogie issue d’une longue tradition imposait en douceur aux enfants et aux adolescents un cadre de vie assez rigoureux. Ils s’habituaient vite à garder le silence quand il le fallait. Le silence au dortoir au moment du coucher permettait un retour au calme progressif, condition nécessaire pour s’assurer une nuit reposante.

F. Pascal et F. Petros

La communauté de Patissia comprenait encore deux autres Frères grecs. Le F. Pascal, un peu plus âgé que moi, était petit homme plein de talents et fort sympathique. Parfaitement bilingue comme les autres Frères grecs il était assez taquin. C’est lui qui m’aida à faire mes premiers pas comme professeur de français à de jeunes élèves grecs. Incapable de comprendre ou de parler le grec moderne à mon arrivée au Lycée Léonin je n’avais d’autre ressource que d’user de la « méthode directe » quand j’allais en classe. Il fallait faire preuve d’imagination pour se faire comprendre des élèves. Ce n’est pas ainsi qu’on m’avait enseigné l’anglais malheureusement. Tout était à découvrir. On me confia deux groupes d’élèves, des débutants et des élèves plus avancés dans notre langue. F. Pascal accepta de m’accueillir au fond de sa classe pendant plusieurs cours quand il prenait ses débutants. L’expérience fut enrichissante et très utile pour commencer.

F. Petros, un autre Grec plus jeune que F. Pascal, était de type plus intellectuel. D’assez grande taille et bien bâti il était, lui aussi, d’un agréable commerce. Comme Pascal il était parfaitement bilingue et enseignait le français aux élèves plus avancés. Il semblait avoir le souci de parfaire constamment ses connaissances. En certaines occasions j’aperçus tout le soin qu’il prenait pour classer ses notes qu’il conservait sur des fiches.

Voir l’article écrit par la F. Petros Foscolos. Il fait l’histoire de la présence des Frères Maristes en Grèce

L’ambiance était excellente dans cette communauté. Passé le temps d’adaptation je me sentis rapidement à l’aise. Je devais assurer trois heures de français par jour. Cela me laissait beaucoup de temps pour le travail personnel. Je pus me mettre sérieusement à l’étude du grec ancien et aussi du grec moderne dans une certaine mesure. A la fin du printemps arrivèrent des jours de grande chaleur auxquels, nous les Français, n’étions pas habitués. On aurait bien voulu quitter la soutane pour se mettre plus à l’aise mais cela ne se faisait pas. Heureusement, nous le savions, les vacances d’été ne se passaient pas à Athènes mais dans l’île de Tinos au climat nettement plus agréable.