MEMOIRES ( 12 ) Au Scolasticat, le temps des études

Au noviciat Au scolasticat à Saint-Genis-Laval (Rhône) en 1953. La préparation du baccalauréat - les études religieuses et la formation pédagogique. Le retour en famille, les vacances à Pélussin.

Je passai l’année scolaire 1953-1954 au Scolasticat. J’allai rejoindre les jeunes confrères déjà installés dans la même maison. C’était, en principe, pour deux ans, le temps de préparer les examens nécessaires pour enseigner.
Mais, auparavant, je rentrai en Bretagne, dans ma famille, pour une dizaine de jours. Pour la première fois les gens de mon village et de ma paroisse aperçurent en soutane, ce jeune homme parti depuis deux ans.

Quelles furent les impressions de mes parents, de mon grand frère André (21 ans), de ma sœur Marie-Hélène (15 ans) et de mes deux frères plus jeunes (9 ans et 4 ans) en me revoyant dans cette nouvelle tenue, spectacle qui n’avait rien d’étrange ces années-là ? Je sais seulement que ma mère devait être persuadée que j’étais devenu un « homme nouveau ». Je pus le constater à l’occasion d’un petit incident. Un jour, en faisant je ne sais quel petit travail, elle m’entendit lâcher un « gros mot ». « Oh, pour un Frère ! » s’exclama-t-elle.

La vérité c’est que je n’étais nullement devenu un autre homme en portant cette soutane. "Se faire Frère, c’est s’engager à se faire saint", disait Marcellin Champagnat, notre fondateur. Il avait bien dit "s’engager". Une soutane ne transforme pas un homme d’un seul coup, comme avec une sorte de baguette magique. Méfions-nous des uniformes qui peuvent susciter des préjugés !

En classe de Première pour la 1re partie du baccalauréat
Un groupe de jeunes profès à St-Genis-Laval
Un groupe de jeunes profès à St-Genis-Laval

Après ce court séjour en famille je repartis pour St-Genis-Laval. Je me retrouvai en classe de Première avec la plupart de mes confrères de l’année précédente. Nous avions devant nous une année pour préparer ce qu’on appelait alors la Première Partie du Baccalauréat. Français, anglais, latin, mathématiques, sciences, histoire-géographie, des cours à suivre dans toutes ces matières et des devoirs à rédiger, le travail ne manquait pas. La « part du lion » n’était plus réservée à la prière et aux études religieuses comme au noviciat. Quel contraste ! J’eus du mal à supporter ce changement ! Ce que je venais de vivre pendant un an était encore très présent dans mon esprit et, par moments, je peinais à me concentrer. Cela ne facilitait pas les études !

Je n’ai gardé que peu de souvenirs de cette première année. Il y avait évidemment beaucoup à faire en latin que j’avais commencé très en retard. Pour les mathématiques les choses n’allaient pas très fort. Nous avions pourtant un excellent professeur, c’était le F. Louis Martin (Eslinger) qui était également le directeur du scolasticat. J’appréciais beaucoup ses cours. Mes résultats furent assez décevants. Au vu des notes obtenues au baccalauréat (1re partie) en juin 1954 je me rendis compte que c’était surtout cette matière qui m’avait fait échouer à l’examen. Je dus « encaisser » cet échec humiliant. Heureusement nous avions la chance d’avoir une « session de rattrapage » au mois de septembre. Si je ne voulais pas « redoubler » cette classe de Première je devais absolument réussir et en prendre les moyens.

Des vacances à Pélussin dans les monts du Pilat

Paysage de montagne

A la fin de cette première année de scolasticat je ne revins pas en Bretagne. La « règle » ne prévoyait que dix jours de vacances de famille tous les deux ans.
Mais on ne resta pas tout l’été à St-Genis-Laval. Nos vacances se passèrent dans les monts du Pilat, à Pélussin, où les Frères avaient un pensionnat inoccupé pendant l’été. Nous n’étions qu’à peu de distance des sommets de ce massif, le Pic des Trois Dents (1289 m), le Crêt de l’œillon (1365 m), et le Crêt de la Perdrix, le point culminant (1432 mètres). Toutes nos matinées étaient libres et je fus du nombre de ceux qui les consacraient à l’étude. Les après-midi nous partions en randonnée dans la montagne. Les premiers jours nous revenions très fatigués après avoir escaladé les "Trois Dents" puis, avec l’entraînement, cela devenait plus facile. Les plus sportifs parmi nous se lançaient même à l’assaut du Crêt de l’œillon ou du Crêt de la Perdrix. Pas de télévision à cette époque. Après le repas du soir nous partions à nouveau dans la campagne.

La classe de « Philo » à St-Genis-Laval

De retour à St-Genis on se remit sérieusement au travail. Les efforts fournis pendant l’été furent récompensés : la 2e session de la Première partie du Baccalauréat me permit de réparer mon échec précédent. J’aurais bien voulu connaître mes notes mais ce ne fut pas possible. Je fus donc admis en classe de Philo (Terminale littéraire). Notre professeur, un frère-étudiant, guère plus âgé que ses élèves essaya bien de nous faire découvrir les grands maîtres de l’époque : Jean-Paul Sartre et son existentialisme, Merleau-Ponty, etc. Le marxisme était très à la mode et devait le rester encore longtemps. On était reconnaissant à l’Empire soviétique (l’URSS) d’avoir contribué à nous délivrer de l’occupation nazie. La parti communiste français avait la faveur de beaucoup d’électeurs. Staline, quand il mourut, le 5 mars 1953, passait encore pour un grand homme aux yeux de beaucoup de Français . La propagande était si bien faite qu’on ignorait tout de la tyrannie de ce régime. La guerre froide venait de commencer.

Jean Giono : « Un de Beaumugnes »
Jean Giono : « Un de Beaumugnes »

Les cours de philosophie ne me furent guère profitables, je manquais de maturité. C’était sans doute aussi le cas de mes jeunes confrères. Comment aurions-nous pu prendre du recul ?
Deux années seulement de formation complémentaire après le noviciat c’était bien peu. La préparation du Baccalauréat laissait peu de temps pour continuer à se former au plan religieux. Et que dire de la formation pédagogique ?
Le temps manquait. Il fallait du monde pour tenir les écoles. Pas encore d’aide de l’État dans les années cinquante. Les laïcs étaient peu nombreux dans nos établissements. On manquait d’argent pour les payer convenablement.

Voyons d’abord les études religieuses. En fin de journée une heure était réservée pour cela. C’était bien insuffisant ! Encore aurait-il fallu des enseignants vraiment qualifiés pour assurer ces cours. Le résultat ne pouvait être que médiocre. On ne pouvait faire en si peu de temps ce que faisaient les séminaristes en plusieurs années. C’est donc bien peu armés sur ce point que nous étions lancés dans la vie trépidante des écoles !

Quelques souvenirs, cependant, méritent d’être rapportés. Pendant l’année de « philo » l’aumônier de la maison, certains jours, assurait une heure de cours de religion dans la soirée. Nous l’aimions beaucoup. C’était un artiste qui avait un réel talent de dessinateur. En quelques traits rapides il pouvait camper des personnages au tableau. Quel dommage de n’avoir pas conservé certaines de ces caricatures qu’il offrait pour nos anniversaires !
Pendant son heure de cours il avait coutume de réserver un temps pour nous lire le passage d’un roman. C’était un régal de l’écouter. C’est lui qui nous fit découvrir "Un de Beaumugnes" de Jean Giono. Bien des années plus tard j’ai voulu relire ce petit chef-d’œuvre pour éprouver à nouveau cette émotion esthétique que sa lecture avait éveillée.

Albert Gelin - l'un de ses livres encore disponibles
Albert Gelin - l’un de ses livres encore disponibles

Autre souvenir qui ne s’est jamais effacé : un jour notre directeur avait invité le Père Albert Gelin (mort en 1960 - voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Albert_Gelin) pour donner une conférence. C’était un professeur d’Écriture Sainte. Ce ne fut qu’une seule conférence. Mais, à l’écouter nous parler des « anawim », je pressentis qu’il y avait dans la Bible des trésors qu’il me faudrait prendre le temps de découvrir.

Et quelle formation pédagogique ?

Rien, ou à peu près rien, si on parle de formation théorique ! Dès qu’ils avaient réussi aux examens, les jeunes Frères, de cette époque étaient envoyés dans les écoles. Ce n’était pas l’idéal et nos supérieurs s’en rendaient bien compte. Dès que cela fut possible ils changèrent de politique.

En quittant le scolasticat en 1955 je ne pouvais ignorer toutes ces lacunes. Quand je me retrouvai devant les élèves j’étais dans la situation d’un apprenti. Il se met résolument à l’école de son maître d’apprentissage. Précisément ma chance fut de me retrouver dans des communautés où les « beaux modèles » ne manquaient pas. Et, bien sûr, je commençai par faire ce que j’avais vu faire !

Mais une autre bonne surprise m’attendait à la fin de l’année scolaire. J’avais réussis à la deuxième partie du baccalauréat, mon Frère Provincial - celui de la Province de Varennes - me proposa de partir en Grèce. J’allais avoir 22 ans, le moment était venu pour moi de satisfaire aux obligations militaires. Mon supérieur me proposait de remplacer le service militaire par quelques années de coopération dans ce pays étranger.